Les différentes strates des « poubelles » namuroises

par Adrien Dewez

A votre avis, quel serait le moyen le plus efficace de connaître les habitudes d’un parfait inconnu ? En fouillant ses « poubelles » ! Et c’est exactement ce que fait le collectif d’archéologues plongeurs de l’ULB (CASA) dans les eaux de la Sambre, à Namur.

 Namur, le Grognon, le cœur historique de la cité, là où convergent la Sambre et la Meuse. Occupée depuis le néolithique, la ville regorge de traces du passé et foncièrement au croisement des deux cours d’eau. C’est dire si les archéologues voulaient fouiller la zone avant que ne s’érige le futur parking.

 

Les archéologues du Service public de Wallonie fouillent depuis des mois ce site. « Dans l’opération terrestre », commence Dominique Bosquet, attaché au Service public, « nous avons mis au jour des vestiges du quartier lié avec la Sambre mais nous avons finalement peu touché aux berges des cours d’eau ». Et pourtant, l’eau est pratiquement consubstantielle de toutes les villes européennes, un possible coffre rempli d’histoires humaines.

Plus loin que les textes

« Nous savons qu’il y a des objets dans la Sambre. En général, chaque opération de dragage permet de remonter des pièces archéologiques »poursuit Dominique Bosquet. « Ce qui nous intéresse, c’est de voir si les contextes sont préservés ». En effet, un objet archéologique retrouvé tel quel peut certes se révéler beau ou unique, mais les véritables informations pour l’archéologie se retrouvent au niveau du contexte – le sol, les objets à proximité, la datation – dans lequel l’objet est trouvé.

« L’archéologie doit se voir comme une discipline complémentaire à l’Histoire, la science des texte. A toute époque, les textes font peu mention en règle générale des pratiques usuelles et quotidiennes. L’archéologie apporte un éclairage nouveau en reliant la vie des habitiants de l’époque avec les objets retrouvés. C’est une discipline complémentaire à l’Histoire ».

Fouiller les « poubelles » de l’histoire

Le confluent de la Sambre et de la Meuse recèle-t-il des vestiges intéressants les archéologues ? Le Service Public wallon a fait appel à la seule cellule belge universitaire spécialisée dans le domaine emmenée par Christophe Delaere. « La rivière, c’est la poubelle de l’histoire de la ville », commente notre « éboueur ». « Nous pouvons retrouver de tout, des pièces du moyen-âge comme des caddies utilisés durant la guindaille ou une moto des années 50 ».

L’importance du contexte

« Notre objectif c’est d’établir un diagnostic en deux semaines. Soit d’établir des contextes archéologiques intacts au fond de la rivière. Nous savons que le site est occupé depuis l’époque carolingienne, romaine et même pré-romaine ».

Et les premiers résultats semblent donner raison au service public wallon. « Nous avons remonté de la céramique vernissée, typique des 17e et 18e siècles au sein d’une couche de galet. Nous avons donc un niveau archéologique – un contexte – qui laisse entrevoir qu’il existe peut-être des niveaux plus anciens, et plus profonds, dans le lit de la rivière ». C’est de la théorie… qu’il faudra objectiver lors d’une autre campagne. 

Parmi les objets remontés, l’archéologue pointe « un plomb de douane, un objet essentiel lorsque les bateaux arrivent dans la ville et paye une taxe ». A l’époque médiévale, chaque ville a le loisir – si le souverain le permet – de lever des taxes à ses entrées, autant terrestre que fluviale. Autre découverte de l’économie de l’époque, « les vestiges d’un moulin reconstruit au 18e siècle qui a brûlé en 1865».

Enfin un projet belge

Si le diagnostic amène déjà de premiers résultats, l’aspect important se trouve ailleurs. « Cela fait presque dix ans que j’essaye de monter une expédition subaquatique dans les voies navigables belges », poursuit l’archéologue. « Un projet loin d’être facile car le réflexe d’associer l’eau et l’archéologie n’est pas encore rentré dans les mœurs ».

« La discipline n’a véritablement explosé qu’il y a une dizaine d’années, au début des années 2000 », continue l’archéologue. Alors que d’autres pays tels la France sont très avancés dans le domaine, le Grognon n’est que le premier projet d’archéologie subaquatique fluviale de Belgique.

A noter, ce type de projets n’est pas le plus simple à mettre en place. « Nous ne pouvons pas bloquer la rivière durant deux semaines. Des bateaux doivent passer, une partie du commerce et de l’économie wallonne passent par l’eau. J’ai donc proposé que le trafic soit interrompu de 22h à 6h du matin. Nous travaillons de nuit, avec un équipement de pointe, pour ne pas gêner outre mesure les activités diurnes ».

Patrimoine en péril

Les premiers résultats sont concluants, mais l’archéologue souhaite tout de même lancer un message : « même avec des cours d’eau dragués et modifiés, nous pouvons retrouver des contextes archéologiques et des objets particulièrement intéressants. Mais les aménagements des berges de plus en plus agressifs mettent le patrimoine en péril, il est urgent de commencer à le protéger et l’étudier ».

Et ce n’est pas un vœu pieux. La France, par exemple, s’est dotée de cellules spécialisées en la matière qui ont réalisé des découvertes extraordinaires ces dernières années, notamment dans le Rhône. Alors qu’attend la Belgique ? L’expertise est là et les objets dorment au fonds de nos cours d’eau, attendant simplement d’être sortis de leur sommeil séculaire.