Tous psychologues?

Par Raphaël Duboisdenghien

Aux éditions Mardaga, le chercheur en psychologie sociale Jacques-Philippe Leyens a actualisé son livre «Sommes-nous tous des psychologues?» paru en 1983. La docteure en psychologie et psychothérapeute Nathalie Scaillet s’est associée au professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain (UCL) pour écrire cette révision riche en anecdotes. En récits d’expériences.

«Sommes-nous tous des psychologues?», par Jacques-Philippe Levens, Editions Mardaga, VP 25 euros.
«Sommes-nous tous des psychologues?», par Jacques-Philippe Levens et Nathalie Scaillet, Editions Mardaga, VP 25 euros.

«Ce livre examine comment experts et profanes construisent leurs impressions, les modifient, les maintiennent et les justifient», expliquent les auteurs. «Nous avions toujours rêvé d’écrire ensemble un ouvrage qui serait utile. Les praticiens auraient ainsi une meilleure idée des apports théoriques et expérimentaux de la psychologie sociale pour leur champ d’activité. Et les chercheurs comprendraient mieux les implications pratiques de leurs études.»

La situation est sous-estimée

Les stéréotypes occupent une place importante dans la formation des impressions, des jugements. On n’est pas toujours conscient de leur présence dans les relations de groupe à groupe. À New York, il y a près de 20 ans, l’épouse du Pr Leyens commande, dans un McDonald’s rempli de Noirs obèses, «Four Big Blacks, please». Embarrassée, elle éclate de rire en balbutiant «Mac, Mac». Les clients rient aussi de ce lapsus.

Les psychologues comme les profanes commettent «l’erreur fondamentale» lorsqu’ils surestiment le comportement d’autrui, sa personnalité. Et sous-estiment le rôle de la situation, des circonstances.

Êtes-vous pour ou contre les drogues douces, l’avortement, l’euthanasie, l’adoption par des homosexuels, la fermeture des mines de charbon? Jacques-Philippe Leyens et ses collègues ont demandé à des étudiants si leur opinion s’expliquait par la personnalité, l’éducation, la position socio-économique.

Comme ils s’y attendaient, les thèmes classiquement rencontrés dans la littérature sur le sujet s’expliquaient par la personnalité. Les enseignants ont ensuite mis en scène des études dans lesquelles une prise de position était tantôt le fait d’une position économique, tantôt le fait d’une certaine personnalité. L’erreur fondamentale ne s’est manifestée que lorsqu’une théorie adéquate était fournie aux étudiants.

L’emprise de la personnalité est fondamentale… «Dans d’autres cultures, il n’en va pas de même. En Inde par exemple, les facteurs situationnels l’emportent. Imaginez, comme la psychologue Joan G. Miller, qu’un grand ponte en voiture fasse de la vitesse, renverse un piéton et continue sa route. Les étudiants américains expliqueront l’incident par la personnalité déviante du grand ponte. En Inde, on fera remarquer que ce dernier avait un important rendez-vous qu’il ne pouvait rater. Les personnes qui fonctionnent avec l’une ou l’autre théorie feront des prédictions fort différentes. La formation en psychologie exige rigueur et prudence.»

Punir par des décharges électriques

Des expériences classiques illustrent l’erreur fondamentale. Comme celles du psychologue social étatsunien Stanley Milgram, réalisées entre 1960 et 1963, pour évaluer le degré d’obéissance. Sur injonction d’un expérimentateur, près de 2 personnes sur 3 infligent des décharges électriques, jusqu’à 450 volts, à un sujet qui commet des erreurs. Celui-ci ne reçoit pas véritablement les chocs. Mais grogne, supplie, hurle.

Lorsque le Pr Leyens communiquait ces résultats à des étudiants, ceux-ci mettaient chaque fois en cause la personnalité hyper agressive, sadique, des sujets qui allaient jusqu’à la décharge maximum. Pas l’obéissance à l’autorité.

L’éthique de la recherche

Le chercheur savait que 2 sujets de Milgram avaient attaqué avec succès l’Université Yale en justice pour dépression nerveuse après l’épreuve. Il a refusé de rééditer l’expérience à l’ancêtre de la RTBF pour l’anniversaire d’Amnesty International Belgium. Selon son éthique, une personne doit sortir d’une expérience en étant aussi bien, si pas mieux, que lorsqu’elle y est entrée.

En Belgique francophone, des commissions d’éthique se mettent en place en s’inspirant de celle de l’Université Laval au Canada, issue de l’APA (American Psychological Association). Le professeur décédé l’an dernier était en faveur d’une commission d’éthique comme celle de l’Institut de recherche en sciences psychologiques de l’UCL. Plutôt que d’un code rigide comme en France. Il croyait qu’il fallait prendre ses responsabilités devant les aspects pénibles et voyeuristes des études qui exigent trucage et tromperie.