Vue d'artiste de ce qu'était le "pont de craie", qui reliait l'Angleterre à l'Europe continentale, il y a 500.000 ans. © Imperial College London Chase Stone

BREXIT: une origine géologique

par Christian Du Brulle

La séparation « physique » des îles britanniques par rapport à l’Europe continentale ne date pas d’hier. Les chercheurs de l’Observatoire royal de Belgique (ORB), de l’Université de Gand, de l’Imperial College de Londres et des universités françaises de Lille et de Bretagne, font remonter ce « Brexit » originel à quelque 450.000 ans. 

 

« A l’époque, et en plusieurs phases, le large pont naturel de craie qui reliait l’Europe à l’Angleterre, entre le cap Blanc Nez d’une part et la région de Douvres d’autre part, s’est peu à peu érodé pour finalement disparaître », indique le Dr Thierry Camelbeeck, géophysicien spécialisé en sismologie à l’ORB. 

 

Localisation de l'ancien pont de craie qui permettait de rallier l'Angleterre depuis l'Europe, entre Calais et Douvres, à pieds secs. © Imperial College London
Localisation de l’ancien pont de craie qui permettait de rallier l’Angleterre depuis l’Europe, entre Calais et Douvres, à pieds secs. © Imperial College London

 

Montées des eaux au fil des périodes interglaciaires

 

Ce large pont, un anticlinal, un plissement des couches géologiques, a été submergé au fil des périodes de déglaciation. Des périodes qui ont vu le niveau de la mer remonter de quelques dizaines de mètres, entre 100 et 120 mètres. 

 

« Ces hausses du niveau de l’eau ont conduit la mer du Nord à déborder, par-dessus ce pont naturel de craie », précise le Dr Thierry Camelbeeck. « Les  cataractes qui en ont résulté , de gigantesques chutes d’eau, ont creusé du côté de la Manche des bassins énormes: les fosses Dangeard. Elles atteignaient plus de 100 m de profondeur, pour un diamètre de plusieurs kilomètres. Sept de ces fosses s’alignaient entre Calais et Douvres ».

 

Détail d'une cataracte désormais sous-marine. © Imperial College London
Détail d’une cataracte désormais sous-marine. © Imperial College London

 

Dans une deuxième phase, les débordements ont progressivement érodé l’escarpement rocheux, l’affaiblissant et finalement causant sa disparition, ce qui a permis le déversement d’immenses quantités d’eau dans la Manche. Cela a créé un nouveau système de vallée, appelé canal de Lobourg.

 

Campagnes de mesures bathymétriques à bord du Belgica

 

« Grâce à nos campagnes de mesures du relief sous-marin à haute résolution réalisées en collaboration avec l’Université de Gand dans cette zone en 2011 et en 2012, à bord du Belgica, le navire océanographique belge, nous avons pu mieux cerner cette géologie et ainsi confirmer cette théorie », souligne le géophysicien du service de sismologie-gravimétrie de l’Observatoire Royal de Belgique.

 

Le but de ces campagnes à bord du Belgica était d’identifier et évaluer l’activité de la zone de failles responsable du grand tremblement de terre qui s’est produit dans la région en 1580 et dont la magnitude est évaluée à 6.0.

 

Comme les nouvelles données collectées avec le Belgica complétaient efficacement celles recueillies précédemment par les chercheurs des autres équipes anglaises et françaises contribuant à l’étude, leur mise en commun a permis de mieux comprendre les événements catastrophiques ayant conduit à l’ouverture du Pas-de-Calais.

 

Un événement qui a forgé l’identité insulaire de la Grande-Bretagne

 

Le Professeur Sanjeev Gupta du département des Sciences de la Terre et d’Ingénierie de l’Imperial College de Londres, premier auteur de l’étude, ajoute : « L’ouverture du pont rocheux entre Douvres et Calais est incontestablement un des événements les plus importants de l’histoire britannique, ayant favorisé et favorisant même aujourd’hui notre identité de nation insulaire. Quand la période glaciaire prit fin et que le niveau de la mer s’éleva, inondant le Pas-de-Calais, la Grande-Bretagne perdit son lien physique avec le continent. Sans cet événement catastrophique, la Grande-Bretagne serait encore une partie de l’Europe continentale. C’est le Brexit 1.0, le Brexit pour lequel personne n’a voté ».

 

Pour le Dr Camelebeeck, le travail est loin d’être terminé. « Nous espérons à présent pouvoir prélever des carottes de sédiments dans le fond de cette zone marine afin de pouvoir dater plus précisément les divers événements qui ont mené au « Brexit » originel, conclut-il.