La rousseur intrigue toujours

par Raphaël Duboisdenghien

La rousseur infamante Ed Académie royale de Bruxelles
La rousseur infamante
Editions Académie royale de Belgique 2014,128 pages.
Version papier, 5 euros.
Numérique, 3,99 euros.

La chercheuse littéraire Valérie André a eu envie d’en savoir davantage sur l’anathème lancé contre les roux. La Maître de recherches du F.R.S.-FNRS retrace l’histoire littéraire de ce préjugé ancestral dans «La rousseur infamante», éditée par l’Académie royale de Belgique .

 

En 2008, la professeure à l’Université libre de Bruxelles a fait paraître ses «Réflexions sur la question rousse» aux éditions Tallandier. Le mal-être lié à la rousseur n’a-t-il pas perdu de son actualité?

 

«Il y a quelques mois, à l’issue de la conférence que je donnais à l’Académie royale de Belgique dans le cadre des leçons du Collège Belgique, une auditrice me confie que toute sa vie affective a été conditionnée par sa rousseur», relate Valérie André. «Le 13 février 2013, à Bourg-Saint-Maurice, le petit Matteo, 13 ans, se donnait la mort par pendaison pour mettre fin au calvaire qu’il subissait chaque jour sur les bancs du collège Saint-Exupéry. Sa rousseur était devenue trop lourde à porter, les brimades trop douloureuses. Le drame est isolé, fort heureusement, mais il nous interpelle.»

 

La biologie clarifie la situation

 

La biologie révèle le secret de la rousseur. La couleur des cheveux, comme celle de la peau ou des yeux, est conditionnée notamment par la présence et la répartition d’un pigment, la mélanine. Chez les sujets roux, on assiste à une mutation dans sa chaîne de synthèse. Statistiquement, c’est une anomalie. Seulement quelque 3% de la population seraient touchés par cette particularité chromatique. Ces personnes sont plus sensibles aux attaques des rayons ultra-violets.

 

Le préjugé lié à cette particularité n’est pas anecdotique… «La littérature offre au chercheur un terrain d’enquête privilégié tant il reflète, souvent sans le savoir, l’état de la société qui la voit naître», explique la docteure en philosophie et lettres. «Depuis les origines, la littérature a accompagné le préjugé et elle a contribué, fût-ce à son corps défendant, à l’ancrer dans l’inconscient, à lui conférer un poids de vraisemblance. La littérature des XIXe et XXe siècles puisera sans se priver au réservoir sans cesse renouvelé des absurdes préventions.»

 

Les rouquins abondent en effet dans la ménagerie romanesque, poétique, théâtrale ou cinématographique. Les monstres hugoliens Quasimodo, Gwynplaine ou Habibrah sont roux. Mac Murphy, le pensionnaire révolté de l’asile d’aliénés de «Vol au-dessus d’un nid de coucou» de Milos Forman, fait aussi partie de ce club fréquenté déjà par le pharaon Ramsès II, le traître Judas, l’écrivain Jules Renard qui a souffert des plaisanteries sur la couleur de sa tignasse. Garfield, le chat le plus paresseux de l’histoire de la BD. Et Nana, la «mouche d’or» qui hante les cahiers naturalistes d’Émile Zola.

 

L’effet Poil de Carotte

 

La membre de l’Académie royale de Belgique s’attarde sur Vautrin, le personnage de la Comédie humaine: «Balzac réunit dans cette figure romanesque l’ensemble des clichés liés à la rousseur et, plus précisément, aux représentants de la gent masculine porteurs de cette anomalie. Il oublie toutefois de nous parler de la prétendue odeur des rousseaux.

 

Aujourd’hui encore, cette idée reçue circule dans les livres, les articles de journaux et, bien évidemment, sur Internet où les internautes s’abandonnent aux commentaires les plus extravagants. Il suffit de faire un rapide détour sur la Toile pour se convaincre de la pérennité d’une médisance dont la médiocrité surpasse parfois la bêtise.»

 

Poil de Carotte est l’emblème du monde cruel de l’enfance… «L’impact du roman est considérable. Rien ne sera plus pareil après Poil de Carotte. Jules Renard change la perspective: cette fois, le roux, c’est lui. La réfraction du préjugé passe désormais par le prisme autobiographique. L’auteur ne transpose pas l’idée reçue dans la fiction, il la vit. Poil de Carotte s’impose comme figure de l’enfant espiègle et rusé, du mal-aimé dont on aimerait prendre la défense. Sa rousseur le rend sympathique et impose un type de personnage dont la littérature jeunesse allait s’emparer de façon durable. Le phénomène est frappant: les auteurs de BD, de cartoons et de dessins animés adorent les rouquins.»