Histoires effroyables à Namur

par Christian Du Brulle

effrois namurois cover
« Effrois namurois. Nouvelles historiques ». Edition Presses Universitaires de Namur – VP 10€

La nouvelle historique est un genre littéraire qui n’est pas des plus simples à coucher sur papier. Nous vous en proposons une ci-dessous. Elle est tirée d’un petit livre noir, « Effrois namurois », publié par les Presses universitaires de Namur (PUN).

Son auteur est un des quinze étudiants en troisième année de bachelier en Histoire de l’Université de Namur. Comme ses condisciples, il a trempé sa plume dans les eaux tumultueuses de la Meuse pour nous faire frémir.

 

Le 18e siècle comme fil temporel

Ces nouvelles sont souvent glauques, tragiques, surprenantes. « La thématique retenue pour cet exercice didactique, complémentaire au cours intitulé « Projet culturel », en 3e BAC, portait sur les catastrophes namuroises du 18e siècle », explique le Pr Isabelle Parmentier, qui a supervisé ce travail.

« Les consignes à respecter étaient claires. Il fallait un lien évident avec un événement avéré de l’Histoire namuroise (épisode militaire, inondation, maladie…), une description du contexte de l’époque et l’utilisation de mots de vocabulaire eux aussi du 18e siècle », précise l’historienne.

La rédaction de ces petites tranches de vie visait à allier le plaisir d’une certaine écriture populaire à la rigueur du travail scientifique. Mission réussie?

La chasse aux anachronismes

« Un des principaux problèmes auxquels les étudiants ont été confrontés concernait les anachronismes », précise le Pr Parmentier. « Il a été nécessaire de s’interroger quasiment sur chaque mot, sur chaque réalité évoquée en se demandant si, pour l’époque, c’était plausible ».

Les étudiants ont ainsi dû supprimer des termes qu’ils avaient initialement choisis et qui n’apparaissent pas avant le 19e siècle tels que sabotage (1897), embourgeoisé (1867), puzzle (1909), polyvalence (1912), montée record des eaux (1882).

« Des mots tels que « iceberg » ou « mentor » sont attestés à partir du 18e siècle, mais on peut se demander si leur usage n’était pas réservé à quelques érudits et il faut donc voir dans quelle bouche on place ces mots », indique la scientifique.

Le comte de Namur ? Marie-Thérèse d’Autriche!

Les formules de politesse lors de l’écriture d’une lettre ne sont pas anodines non plus. Pas plus que faire circuler le comte de Namur dans les rues de la ville au milieu du 18e siècle. « C’est même dans ce cas un double anachronisme qu’il a fallu corriger », relève Isabelle Parmentier.

« À l’époque, le titre était porté par une femme: Marie-Thérèse d’Autriche. De plus, elle n’a jamais mis les pieds dans nos régions ! »

Les écueils ont été nombreux. La rigueur et les recherches dans les archives ont permis de les surmonter. À l’autopsie, ces « Effrois namurois » s’avèrent surprenants et agréables à découvrir.

Soyons aussi de bon compte. D’un point de vue littéraire, ces nouvelles ne rivalisent pas avec, par exemple, celles d’un Jean Ray. Ni, en ce qui concerne les intrigues, avec les romans de Mary Higgins Clark. Mais à notre connaissance, ni l’un, ni l’autre n’ont jamais campé leurs personnages dans l’univers namurois du 18e.

Bonne lecture!

 

Complot dans les ruelles

― Où sont-ils ?
― Tais-toi, imbécile ! Tu vas nous faire repérer !
Une main tremblante serrant une dague émoussée, l’autre tendue vers le visage de son compagnon, le caporal tendait l’oreille afin de percevoir le moindre bruit qui viendrait briser le silence de la nuit. Le visage marqué par la fatigue et la peur, l’homme d’armes, alors agenouillé dans de minces buissons se rappelait la grande époque qui rendit sa fierté inébranlable, alors qu’il servait la France dans l’Armée du Nord. Aussi se demandait-il comment il avait pu en arriver là ; il n’était plus qu’un fugitif poursuivi par les soldats hollandais avec comme seul compagnon d’infortune un coupe-jarret tout juste enrôlé dans l’armée.
― Caporal ! Là sur le fleuve, amarrée à la berge, une embarcation !
― Reste caché, petit, il ne faut pas nous faire remarquer !
N’écoutant que sa couardise, le jeune homme se leva d’une traite pour quitter le buisson et l’amas de gravas qui lui servaient d’abri afin de se précipiter vers le batelet. Plusieurs coups de feu éclatèrent alors que le garçon s’approchait de son but. Son corps tomba, inerte, sous des éclairs de lumière ocre, le visage tourné vers son supérieur qu’il semblait oser regarder enfin dans les yeux. Il n’avait pas remarqué la présence des gardes qu’il avait attirés par sa négligence sur les hauteurs du halage. Le caporal quant à lui était paralysé de terreur, il s’était mis à trembler de plus belle devant l’ignoble spectacle dont il était le témoin, aussi ne sentait-il pas les gouttes de sueur couler sur son front ni sa respiration allant en s’intensifiant. Il fixait le visage ensanglanté du malheureux alors que les reflets de torche dansaient sur les murs autour de lui. Soudain, il sentit une lame pénétrer sa chair et perforer son cœur, il expira une dernière fois en fixant le ciel sombre déserté par les étoiles.
Il était encore très tôt dans la matinée alors qu’une foule de passants, acheteurs et marchands se retrouvaient sur la place du marché où la rosée s’était déposée sur les pavés déjà humides des averses des jours précédents. Marie arriva peu après que la cloche de l’église Saint-Jean retentisse sept fois. Une douce brise matinale caressait son visage alors que les premiers rayons du soleil levant faisaient ressortir la beauté de sa chevelure rousse en ce début d’été qui s’annonçait des plus doux. La jeune femme, âgée d’une trentaine d’années, était d’une grande beauté, si bien que certains indiscrets se retournaient en rue à son passage, la saluant d’un hochement de tête ou d’un sourire radieux auquel elle répondait volontiers.
Marie s’arrêta à la première étape habituelle de sa promenade matinale.
― Bien l’bonjour m’dame Marie, comment allez-vous aujourd’hui ?
― Tout va très bien Monsieur Gédéon, hormis le fait que ma cave est encore toute inondée à cause de ces maudites montées d’eau ! Je ne peux plus rien y garder, je risque de tout perdre.
― Ça doit bien vous changer de la ferme de monsieur votre père, la vie dans la cité, quelle idée avez-vous eue là de venir vous installer à Namur, tout de même.
― C’était pour suivre mon défunt mari, vous le savez très bien monsieur Gédéon, il devait rester ici pour son travail …
Le marchand, gêné par la question qu’il venait de poser, ne sut qu’ajouter de plus, de peur de choquer sa cliente, il enchaina tout de même :
― Comme d’habitude m’dame Marie ?
― Je vous en prie !
Il lui tendit quelques légumes et produits qu’il avait cultivés durant la semaine. Marie s’empressa de mettre ses achats dans son panier d’osier, salua le marchand après l’avoir réglé et prit congé, comme à son habitude, par un charmant sourire.
Alors qu’elle marchait vers une autre échoppe, un homme vêtu d’un long manteau, bien trop lourd pour la saison, et d’un chapeau large, cachant une partie de son visage, sortit de la foule de passants et se dirigea vers elle en toute discrétion. Arrivé à hauteur de la jeune femme, l’homme lui glissa un seul mot à l’oreille :
― Marie.
Elle dévisagea l’inconnu. Son visage semblait avoir connu les ravages de la lame, ses yeux étaient sombres mais témoignaient d’une profonde confiance en soi. Il la regardait fixement.
― Mais enfin, qui diable êtes-vous donc ? s’exclama-t-elle.
― Baissez la voix, et regardez cet étalage, soyez discrète. Je ne vous veux que du bien.
Marie s’exécuta, elle fit semblant de chercher quelque chose chez un marchand, tout en tendant une oreille attentive aux paroles de ce mystérieux inconnu.
― Charlotte court un grand danger. Elle n’est pas en sécurité dans cette ville.
― Comment osez-vous ? répliqua-t-elle d’une voix forte tout en se tournant vers l’homme.
― Ne me regardez pas, baissez les yeux ! Votre fille ainée, Charlotte, ne vous a pas été donnée par le père de ses frères et de sa sœur, je le sais.
― Comment savez-vous cela ? rétorqua Marie à voix basse, prise de stupeur.
Achetant une pomme au marchand devant lequel ils s’étaient arrêtés pour discuter, l’homme ajouta :
― Peu importe, sachez seulement qu’elle est recherchée par les gardes de la ville et même certains chasseurs de primes sans scrupule. Hier soir, deux hommes ont trouvé la mort en tentant de vous alerter, ils étaient les seuls rescapés des dix, envoyés par le père de l’enfant pour la retrouver.
― Mais pourquoi en veut-on à ma Charlotte ? interrogea la mère paniquée.
― Elle pourrait un jour avoir beaucoup de pouvoir… Je ne peux pas rester près de vous pour vous protéger, vous et vos enfants, le devoir m’appelle ailleurs, malheureusement.
Soudain, voyant des miliciens arriver sur la place, l’homme mystérieux s’enfuit discrètement à travers la foule, sans rien ajouter de plus.

***

― Cachez-les jusqu’à mon retour, je vous en prie, insista Marie auprès de sa vieille voisine. Cachez mes enfants et ne dites à personne où ils se trouvent !
Marie faisait entièrement confiance à cette vieille dame qui l’avait en partie élevée lorsqu’elle habitait encore la ferme familiale et qui s’était toujours occupée des enfants de sa jeune amie. L’idée de se savoir seule et sans aide depuis la venue de ce mystérieux inconnu la terrorisait.
La jeune femme quitta le seuil de sa maison, embrassant ses enfants pour se rendre au nord de la ville, où une lettre anonyme, prétendant lui apporter de l’aide, à elle et à ses enfants, la convoquait. Elle arpentait les rues à vive allure, regardant fréquemment par-dessus son épaule pour vérifier qu’elle n’était pas suivie, longeant les murs pour ne pas se faire repérer. Arrivée au lieu de rendez-vous, elle ne vit personne. Soudain, à peine eu-t-elle senti une présence dans son dos et sans même avoir pu se retourner, qu’elle reçut un coup sur son crâne et s’effondra.
Quand elle se réveilla, Marie vit une vieille dame dans sa cellule. C’était sa voisine ; son visage était tant ravagé par la souffrance et les coups qu’elle avait dû subir qu’elle eut du mal à la reconnaître.
― Ils vous ont aussi attrapée ? demanda la jeune femme, d’une voix faible et tremblante.
― Oui mon enfant, répondit l’autre, tout en essayant de lui sourire. Depuis combien de temps êtes-vous enfermée dans ces murs ?
― Cela doit faire trois jours maintenant. Mais les enfants ? Où sont mes enfants ? Sont-ils en sûreté ? interrogea Marie, paniquée.
― Ne vous en faites pas, mon amie, expliqua la vieille dame. Je les ai cachés dans votre cave avec suffisamment de vivres, et ai fermé la trappe à clef. On ne peut ni en sortir, ni y rentrer ! Même lorsque ces vauriens m’ont capturée et blessée, je ne leur ai rien dit !
― Dieu faites qu’il ne leur arrive rien, cette cave est inondée à la moindre montée d’eau !
Les deux femmes, épuisées, entendirent un garde crier à son compagnon au bout du couloir :
― Tu as vu le halage, Pierrot ? Ce maudit fleuve est encore en train de déborder !

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Cette nouvelle, extraite de l’ouvrage « Effrois namurois », est signée par François-Xavier Nolmans. Les quatorze autres textes à découvrir dans le livre sont de la patte d’ Alicia Basone, Nicolas Biebuyck, Marie-Charlotte Castellini, Mélanie Celeghin, Cyril Depuydt, Yannick Henin, Florence Loubris, Manon Pairoux, Johan Pierret, Maxence Robyns, Victoria Seleck, Maxime Toussaint et Alan Uyttebrouck

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