Sylvain Fetter montre la probable trace d'un chablis, un arbre renversé jadis par le vent. © Laetitia Theunis

Liège Airport livre des vestiges néolithiques

par Laetitia Theunis

Pas moins de 465 hectares à fouiller. Une fin de chantier programmée en 2035. Un village de 10 hectares datant du Néolithique ancien découvert…

Ces quelques chiffres résument à eux seuls l’ampleur du projet de fouilles archéologiques préventives qui a cours sur les sites d’extension de la zone économique de l’aéroport de Liège. On y teste une technique de fouilles mécanisées inédite en Belgique : la pelleteuse a remplacé le grattoir.

Il y a 7.000 ans, un gros village occupait le site

Sur les sites de fouille « Airport City 3 et 4 », un véritable village préhistorique a été découvert. Pas moins de 14 maisons, des fosses à déchets et des silos accompagnés de céramique, d’outils en pierre et de restes organiques sont les témoins d’une occupation humaine il y a 7000 ans.

Sylvain Fetter explique la fouille d’un probable four de potier. © Laetitia Theunis

C’est à cette époque que les premiers agriculteurs-éleveurs s’installent dans nos régions. On dénomme leur culture « Danubien » ou « Rubané ». « Le Danubien est une culture retrouvée dans toute l’Europe. Elle s’est diffusée jusqu’à nous en provenance du Danube en passant par les Balkans. Quant au terme « rubané », il exprime le décor en rubans qui orne les céramiques », explique Cécile Jungels, archéologue (PréhistoMuséum).

Avec ses 10 hectares de superficie, ce village datant du Néolithique ancien est un des plus grands découverts en Wallonie. Et l’on n’est pas certain d’en avoir atteint les limites. En effet, aucune structure – tel qu’un mur d’enceinte – marquant les frontières du village n’a été identifiée à ce jour. De plus, ni four ni puits n’ont été mis au jour.  Pour un village d’une telle ampleur, l’approvisionnement en eau était indispensable. Et la grande quantité de tessons suggère un atelier de potier dans le voisinage… Il manque donc des pièces maîtresses.

 

Tessons de céramiques rubanées. © Laetitia Theunis

Au Néolithique, les prémisses d’un urbanisme  

Néanmoins, les fouilles parlent déjà. Écoutons-les raconter un pan de notre passé. « De par l’emplacement bien parallèle des 14 maisons mises au jour, on peut déduire les prémisses d’un urbanisme : il y a dans ce village des espaces correspondant à des rues, ce qui exprime une organisation sociale, poursuit-elle. À noter que les maisons sont regroupées en différents lots ayant chacun une orientation différente. Peut-être est-ce l’indication de différentes phases d’occupation du village : les maisons pourraient ne pas être contemporaines et avoir été construites avec 10 ou 500 ans d’écart. »

Les maisons étaient construites selon un plan rectangulaire ou légèrement trapézoïdal. Des tierces de poteaux séparaient les différents espaces de vie. Les murs étaient façonnés de torchis. Ce matériau, obtenu en malaxant de la terre argileuse et du foin ou de la paille hachée dans des fosses creusées non loin des édifices, était apposé sur des clayonnages de bois. Une fois les maisons construites, ces fosses trouvaient une autre utilité en servant de poubelles du Néolithique. Elles sont facilement identifiables et regorgent de tessons de poterie, de charbon de bois, de déchets issus de la taille du silex.

Le site archéologique de Liège airport est fouillé à la pelleteuse. Les sédiments sont ensuite placés dans des « big bags » blancs. © Laetitia Theunis.

 

Une fouille entièrement mécanisée

Mais n’imaginez pas que des maisons dont on parle il subsiste la moindre construction. Murs et toiture ne résistent ni à la putréfaction ni aux millénaires. Concrètement, les poteaux de bois, colonne vertébrale des maisons néolithiques, ayant pourri depuis longtemps, seule la coloration laissée dans les sédiments permet aujourd’hui d’en déduire la présence passée. Cette identification est rendue plus aisée depuis que les pelleteuses ont remplacé les grattoirs. « Les raclages de surface, rendus possibles par l’utilisation de machines, permettent d’identifier clairement les nuances de couleurs de sols, marquant tantôt une structure de maison tantôt une fosse à détritus », explique Cécile Jungels.

Surfant sur cette vague mécanisée, les archéologues testent une méthode développée par l’Institut français de recherches archéologiques préventives. Inédite en Belgique, elle consiste à réaliser une fouille de façon entièrement mécanisée. « Cela permet de gagner du temps par rapport à une fouille manuelle classique », commente Cécile Jungels.

Tout d’abord, avant d’excaver de la terre les traces du passé, les archéologues procèdent à une évaluation vérifiant qu’il y a des vestiges qui méritent une fouille plus approfondie. À l’aide d’une grosse pelleteuse mécanique, ils creusent une succession de tranchées de 2 mètres de large, comme l’explique Sylvain Fetter, archéologue (PréhistoMuséum) fouillant sur le site de Bierset sous la direction de l’Agence Wallonne du Patrimoine (AWAP).

 

Outre le décapage du site à la pelleteuse, les fouilles de structure et les prélèvements de vestiges sont faits à l’aide d’une pelle mécanique de petite taille. « Les fours et foyers demandant davantage de précautions, ils sont fouillés à la mini-pelle », précise-t-il.

Les sédiments prélevés sont ensuite déversés dans des grands sacs blancs de plus d’un mètre cube. Pour gagner davantage de temps, ils sont triés dans une station de tamisage à grande échelle, laquelle se tient sur le site de Carmeuse, à Engis. Les vestiges découverts sont transportés au PréhistoMuséum voisin. Direction la salle de lavage, où ils sont rincés. « Ensuite, on les fait progressivement sécher dans des conditions de température et d’humidité qui seront celles dans lesquelles les objets seront ensuite conservés. Et ce, afin d’éviter que la surface des céramiques, par exemple, ne s’effrite »,  poursuit Cécile Jungels, responsable des collections.

Dans les entrailles du PréhistoMuséum, équipées aux normes des centres de conservation pour l’archéologie préventive, des milliers de vestiges sommeillent sur les rayonnages. Outre le matériel de Bierset déposé par l’AWAP, on y retrouve les riches collections des chercheurs de la Wallonie, l’asbl d’archéologues amateurs qui a découvert la grotte de Ramioul en 1907.

Bierset, un « hot spot » archéologique

Le potentiel archéologique des environs de Bierset est connu depuis une trentaine d’années. C’est en 1992 que l’alerte est donnée par la découverte fortuite de vestiges romains et néolithiques. D’autres sites allant du paléolithique au début du XXe siècle sont ensuite mis au jour. À Velroux, on découvre une villa gallo-romaine ; à Hollogne-aux-Pierres, un site mérovingien ; au fort de Hollogne, des tranchées de la Première Guerre mondiale.

En 2014, suite au projet d’extension de la zone d’activité économique de Liège Airport, le coup d’envoi est donné d’une fouille préventive qui va se dérouler… sur 465 hectares et durera jusqu’en 2035 ! Depuis, l’agenda des archéologues de l’Agence Wallonne du Patrimoine et ceux du PréhistoMuséum est calé sur celui des aménageurs du territoire fourni par la Société Wallonne des Aéroports. Et ce, afin que les actions de compréhension historique et de sauvetage du patrimoine ne retardent pas le déploiement économique de la région, lequel va inévitablement détruire les vestiges.