A Namur, on parle avec les mains

par Elise Dubuisson

Si toutes les universités francophones qui enseignent la littérature comptent une faculté où la langue française est analysée, c’est loin d’être le cas pour ce qui est de la langue des signes… Sauf à Namur, où l’Université dispose d’un laboratoire d’étude de la langue des signes. C’est dire si les chercheurs qui y travaillent ont du pain sur la planche ! Ils mènent des recherches au sein du laboratoire mais aussi à l’extérieur, dans le cadre d’un enseignement en immersion bilingue « français-langue des signes ».

 

Une langue qui doit beaucoup à la digitalisation

 

Particularité évidente de la langue des signes : elle ne s’écrit pas ! Contrairement au français, il ne suffit donc pas de se pencher dans des livres pour l’étudier. « En langue des signes, ce sont les enregistrements vidéos qui servent de base de travail. Et le travail sur vidéo effectué jusqu’au début des années 2000 n’offrait pas une utilisation aisée (VHS) », explique Laurence Meurant, chercheur qualifié F.R.S.-FNRS au sein de la faculté de philosophie et lettres de l’Université de Namur.

 

« À cause des coûts et des trop faibles capacités des ordinateurs, il était impossible d’annoter des vidéos autrement que dans des fichiers séparés des vidéos elles-mêmes (p.ex. des tableurs de type Excel), et surtout il était inimaginable d’interroger via un même programme l’ensemble des annotations. Impossible donc de comparer l’utilisation d’un signe ou d’une construction dans différents discours ou chez différents signeurs ».

 

Ce sont les développements de l’informatique et de l’imagerie numérique qui ont permis le démarrage des analyses linguistiques des langues des signes fondées sur de larges bases de données, consultables à distance et partageables, ce qui constitue une révolution dans cette discipline scientifique.

 

Un corpus de référence belge francophone

 

« Cela fait un moment que j’ai conscience qu’il faut que l’on dispose d’un échantillon de données de langue des signes afin de pouvoir enfin l’étudier correctement. Ce qu’on appelle un corpus de référence », précise la chercheuse.

 

Concrètement, il s’agit d’enregistrer des dialogues en langue des signes entre deux personnes. Des personnes ayant des profils très différents et de toutes générations confondues. « Cette diversité de locuteurs nous permet de disposer de données représentatives de l’usage actuel de cette langue. Nous réalisons ce type d’enregistrements depuis 2012 au sein d’un studio d’enregistrement. »

 

L’ensemble des données est ensuite annoté par des sourds, locuteurs de la langue des signes. Elles sont dès lors disponibles pour une analyse par les linguistes.. L’annotation consiste à identifier chaque signe produit et à le répertorier sous une étiquette unique, une sorte de code d’identité qui le rend identifiable à travers l’ensemble des données. Ce travail de longue haleine, encore entièrement manuel, permet de constituer un dictionnaire et une grammaire de la langue des signes de Belgique francophone basés sur les usages des locuteurs dans des situations s’approchant le plus possible des conditions naturelles.

 

Enseignement en immersion

 

Pas question pour les chercheurs namurois de se cantonner à la recherche fondamentale. « Nous collaborons au projet d’enseignement en immersion bilingue français – langue des signes, initié par l’asbl Ecole et Surdité au sein de l’école Sainte-Marie à Namur », explique Laurence Meurant. « Participer à ce genre de projet donne véritablement un sens à notre recherche fondamentale. »

 

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Au sein de cette école, des enfants sourds, malentendants et entendants suivent les mêmes cours. Ceux-ci sont donnés par un binôme d’enseignants : un professeur qui donne le cours en français et un autre qui le donne en langue des signes.

 

« Dans la classe, pour les enfants sourds et malentendants, la langue des signes est la langue des échanges « de vives mains » et le français est la langue de l’écrit. Ce type d’enseignement vise non seulement à donner à ces enfants le même accès aux savoirs scolaires que leurs pairs entendants mais, en plus, les rend bilingues. Un vrai plus ! À aucun moment, le développement cognitif de l’enfant n’est soumis aux aléas de sa perception de la langue de l’enseignant et des interactions de la classe. Par ailleurs, cet enseignement ne bénéficie pas uniquement aux sourds, certains enfants entendants accrochent à la langue de signes et l’apprennent », indique Laurence Meurant.

 

Comprendre les besoins du terrain

 

L’intérêt de participer à un tel projet ? Ancrer ses recherches dans les besoins du terrain et être aux premières loges des prouesses des élèves et de leurs enseignants qui jonglent entre le français et la langue des signes. Plus précisément, la formation continuée organisée par la chercheuse et ses collègues permet à tous les participants, sourds et entendants, chercheurs, interprètes et enseignants, de se pencher sur des questions très concrètes : comment enseigner les structures du comparatif et du superlatif en français à partir de la langue des signes ? Ou comment utiliser l’espace pour enseigner les mathématiques en langue des signes ?

 

Des implications sur la linguistique générale

 

Ces recherches ainsi que les autres menées au laboratoire de langue des signes ont également des répercussions sur la connaissance et l’appréhension du fonctionnement langagier en général.

 

« Expliquer ce qu’est le langage humain et comment il fonctionne ne peut plus se faire, aujourd’hui, sans prendre en compte les langues des signes », dit encore Laurence Meurant. Et elle conclut : « les modélisations ne peuvent ignorer que l’on peut parler avec les mains et dans l’espace. D’ailleurs, les langues vocales sont aujourd’hui de plus en plus étudiées dans leur multimodalité, à partir de données vidéos. Identifier la frontière entre la gestualité co-verbale – les gestes que nous produisons à l’oral, même au téléphone – et les langues signées constitue l’un des défis de la linguistique moderne ».