L’ULB plonge dans la Bérézina

par Adrien Dewez

Deux cents ans après la fameuse bataille napoléonienne de la Bérézina, dans l’actuelle Biélorussie, une équipe d’archéologues plongeurs de l’Université Libre de Bruxelles a tenté de retrouver les traces immergées de cette tranche d’Histoire.

 

Vue aérienne de la Bérézina;
Vue aérienne de la Bérézina.

 

La bataille remonte au mois de novembre 1812, alors que Napoléon rentre de Russie pour rejoindre la France. « En 1812, Napoléon atteint et prend Moscou », précise Jérôme Beaucour, du Centre d’Etudes Napoléoniennes (France). « Il s’attend à ce que le Tsar, comme d’autres souverains auparavant, demande et négocie la paix. Mais celui-ci réside à Saint-Pétersbourg qui a aussi valeur de capitale et, malgré la défaite de son armée, il conserve des troupes capables de faire face à l’envahisseur ».

 

« L’hiver approche, l’armée de Napoléon manque de ressources. C’est l’heure de la retraite. Napoléon décide de quitter Moscou et de prendre ses quartiers d’hiver à Smolensk, Minsk et Vilnius, afin de préparer une nouvelle offensive au printemps 1813 ».

 

Génie militaire

 

Pour atteindre cette destination, une large rivière marécageuse, la Bérézina, doit être franchie. « Un passage obligé » selon Jérôme Beaucour. « Or, le seul point de passage sur ce cours d’eau, un pont, est tenu par les troupes russes. La situation est on ne peut plus dramatique pour Napoléon: trois armées Russes convergent sur lui».

 

Le génie militaire de l’Empereur va parler. « Il décide de tromper les Russes sur le lieu du passage et simule une tentative de franchissement à 30km du lieu choisi pour traverser la Bérézina. La manœuvre réussit au-delà de ses espérances ; « j’ai trompé l’Amiral » s’écrit Napoléon.

 

« Plus haut sur la Bérézina, Napoléon fait construire deux ponts et disposera, avec cette manœuvre, de deux jours pendant lesquels ses troupes franchissent la rivière avec succès, sans opposition armée de la part des Russes» poursuit le spécialiste.

 

La panique s’installe

 

Nous sommes le 28 novembre 1812. Au troisième jour du passage, de nombreux Français ne sont pas encore passés : des soldats isolés, de nombreux blessés, des civils. Les armées russes ont compris leur erreur. « L’armée russe bombarde la foule qui se presse devant les ponts, c’est la panique, la bousculade générale avec des scènes dramatiques. Chacun essaye de franchir la rivière comme il peut ».

 

Napoléon traversant la Bérézina, huile sur toile de Janvier Suchodolski (1866), Musée national de Poznan (C.C.)
Napoléon traversant la Bérézina, huile sur toile de Janvier Suchodolski (1866), Musée national de Poznan. (C.C.)

 

La même scène se reproduit le lendemain matin, le 29 novembre, après le départ des soldats de l’arrière-garde napoléonienne ». En 24 heures, près de 20.000 personnes périssent dans cette dramatique panique.

 

Les archéologues entrent en scène

 

C’est dans ce contexte qu’interviennent les archéologues belges et français mandatés par le Centre d’Etudes Napoléoniennes et placés sous la direction de Christophe Delaere (ULB-CReA). Christophe Delaere n’est pas inconnu dans ce domaine. L’archéologue-plongeur s’est déjà illustré au lac Titicaca, en Amérique du Sud.

 

« C’était un challenge différent de ce que nous avons déjà connu», explique l’archéologue bruxellois. « D’habitude, l’archéologie est une histoire ‘longue’ où l’on observe différentes époques à partir du sol. Ici, nous sommes dans l’histoire de l’humain, une épisode historique qui ne s’étend que sur trois jours: une durée anecdotique au regard de l’Histoire ».

 

«La Bérézina est un lieu particulièrement difficile à fouiller. Si la rivière en elle-même fait une septantaine de mètres de large, elle est aussi composée de bras morts et de cours secondaires. En tout nous avions un kilomètre de large de zones marécageuses à explorer. C’est ça que les armées de Napoléon devaient traverser ».

 

A la recherche du gué

 

L’objectif de la campagne de fouilles « était de fournir un premier diagnostic du potentiel immergé de la zone, explique Jérôme Beaucour. « Nous recherchons les vestiges des fameux ponts de la Bérézina, dont l’emplacement reste encore chargé d’incertitudes. Il faut savoir que le plan initial de Napoléon était d’en construire trois, faute de temps et de moyens, il n’en a réalisé que deux ».

 

Pourtant, « un troisième point de passage est possible, poursuit M. Beaucour. « Alors que l’armée russe bombarde la foule des civils et des isolés, la panique est à son comble et beaucoup remontent vers l’amont pour s’éloigner des canons russes et tenter de trouver un autre point de passage. Notamment à l’endroit choisit pour ce troisième pont, ou vers un gué dont les officiers avaient connaissance plus en amont ».

 

Campagne de fouilles aquatiques dans le lit de la Bérézina
Campagne de fouilles aquatiques dans le lit de la Bérézina.

 

« Napoléon connaissait l’existence d’autres gués que celui choisi à Stoudienka », poursuit Christophe Delaere. « Il disposait de cartes, et était renseigné par ses soldats polonais qui connaissaient la région. De tels gués étaient utilisés depuis des siècles par les habitants des environs. Attention, quand je parle d’un gué, c’est un site où on peut franchir la rivière avec un mètre de profondeur au lieu de deux. Il faut s’imaginer qu’il neige, que la rivière est gelée, que celle-ci craque sous le poids des soldats »…

 

Dans la peau de Napoléon

 

« Nous avons fait quelques sondages infructueux avant qu’un plongeur semi-professionnel biélorusse nous donne une idée. S’il n’est pas archéologue, il a pourtant utilisé une démarche scientifique. A partir de cartes d’époque, il s’est demandé quel serait le passage le plus facilement utilisable pour placer ce troisième pont ».

 

Sur place, les plongeurs scrutent la rivière qui ne fait pas plus d’un ou deux mètres de profondeur. « La visibilité était très limitée et l’eau était rouge, il y avait sans doute une source ferrugineuse quelque part. Cela donnait des conditions de recherches incroyables ! » s’exclame Christophe Delaere.

 

L’idée du plongeur biélorusse est bonne. Plusieurs centaines d’objets sont remontés : « des ceintures, une baïonnette, des uniformes, de l’armée française. Nous sommes tombés sur un site où les soldats désespérés franchissaient la rivière, un lieu emblématique de la Bérézina.

 

De la Bérézina à la débâcle

 

Outre des objets de 1812, les archéologues exhument encore d’autres objets. « Les armées allemandes sont passées par là durant la seconde guerre mondiale, nous avons notamment remontés des grenades. Et même de la céramique du 6e siècle après Jésus-Christ. En fait le gué est un lieu de passage depuis 1.500 ans » explique l’archéologue belge.

 

« Nous avons aussi retrouvé à proximité, voici quelques années, des dinars et une hache viking » poursuit Jérôme Beaucour. La Bérézina était assurément un lieu de commerce entre les populations arabes et vikings, entre le nord de l’Europe et l’Orient. Un point important de l’histoire européenne.
Un site important, qui ne se limite donc pas à un épisode de la retraite de Russie de la Grand Armée napoléonienne. Même si celui-ci a donné naissance à une expression (« C’est la Bérézina ») signifiant déroute, échec…

 

Un détournement de sens en réalité. Cet épisode de l’histoire européenne n’a été vu par aucun des deux camps comme une défaite. Sursaut national pour les Russes qui repoussent l’ennemi, manœuvre militaire géniale pour les Français.

 

La campagne russe de Napoléon a également créé une seconde expression, la débâcle, terme qui signifie en principe la fissure de la glace, à l’inverse de l’embâcle. L’Histoire se véhicule aussi par les mots…