Les potagers urbains attendent un nouveau printemps

par Sarah Hassan

« De nombreux potagers urbains disparaissent et ceux qui apparaissent sont plus petits et plus éphémères », constate le Dr Chloé Deligne, chercheuse F.R.S.-FNRS et professeur à la Faculté de Philosophie et Sciences sociales de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Son constat: Sans être l’élément principal de leur fragilité,  l’engouement de ces dernières années pour l’agriculture urbaine l’a… desservie, sur plusieurs aspects.

Outre de nombreuses initiatives citoyennes, les projets politiques qui promeuvent l’agriculture urbaine se sont en effet multipliés ces dernières années. Subventions à des associations pour le développement des potagers, encouragement de potagers collectifs et, surtout, stratégie « Good Food ».

Son but ? Produire local, en circuit court, des aliments sains, savoureux, respectueux de l’environnement et atteindre 30% d’ autonomie alimentaire en fruits et légumes pour Bruxelles d’ici 2035.

10 potagers de perdus, 28 de retrouvés

Ces stratégies portent leurs fruits (et leurs légumes). Si entre 2013 et 2016, une dizaine de potagers ont disparu, 28 autres ont fleuri à Bruxelles. « Mais les surfaces concernées par les uns et les autres sont très différentes : la taille réduite des nouveaux venus ne compense pas les surfaces perdues », soulignent les chercheurs.

Malgré l’engouement pour l’agriculture urbaine, les surfaces qui lui sont dédiées, se réduisent à mesure que la bétonisation progresse. En cause : le besoin de nouveaux logements pour une population bruxelloise qui croît d’année en année.

Fruits et légumes prennent de l’altitude

Le bitume qui gagne du terrain contraint tomates, courges, fraises et autres végétaux alimentaires à se réfugier sur les toits bruxellois. Le toit potager, phénomène tendance, cache lui aussi quelques zones d’ombre.

« L’image dominante qui nous est transmise est celle de toits High Tech et productifs. Il ne faudrait pas que cette image vienne effacer tous les autres potentiels », indique le professeur Deligne.

Un problème de néophilie

Benedikte Zitouni, professeur et chercheuse en sociologie à l’Université de Saint-Louis, pointe de son côté un problème de « néophilie ». Le terme fait référence à l’attrait des Bruxellois pour la prétendue nouveauté des potagers urbains. « Pourtant, l’histoire potagère en ville n’est pas une nouveauté », insiste la sociologue.

« Les potagers manquent de mémoire, d’histoire, et cette ignorance les rend encore plus fragiles », explique-t-elle. Ils ne sont pas « un phénomène de mode imputable à quelque nouveauté écologique […] À travers les terres cultivées, nous héritons d’un passé riche en pratiques et territorialités urbaines», rappelle-t-elle dans le livre «Terres des villes. Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21ème siècle ».

Certes, les nouvelles passions de ces dernières années pour les potagers urbains leur ont donné visibilité et poids politique. Mais elles les ont aussi fragilisés. Plus nombreux, mais plus petits et plus éphémères, les potagers urbains coupés de leurs racines disparaissent facilement. Au-delà du fait de nourrir la ville et de renforcer la cohésion sociale, il s’agit d’ « un rapport à soi, au vivant, mais aussi à la ville, de l’ordre de la transmission, de l’héritage, des pratiques de culture», rappelait le Pr Chloé Deligne dans la série d’articles que Daily Science a consacré l’an dernier à l’agriculture urbaine.

Aujourd’hui, entre mode et tradition, dans l’ombre de nouvelles constructions, les potagers urbains attendent toujours un nouveau printemps.