Les séries sont entrées à l’université

par Raphaël Duboisdenghien

Entourée de spécialistes, la docteure en Sciences sociales Sarah Sepulchre dirige «Décoder les séries télévisées» publié chez De Boeck Supérieur. Cette 2e édition intègre les avancées récentes de la recherche. Elle s’adresse particulièrement aux étudiants de l’enseignement supérieur. Aux professeurs du secondaire, aux animateurs culturels.

«Décoder les séries télévisées», par Sarah Sepulchre, De Boeck Supérieur. 22 euros.
«Décoder les séries télévisées», par Sarah Sepulchre, De Boeck Supérieur. 22 euros.

«Ce sont surtout les préjugés que nous aimerions casser», explique la professeure à l’Université Catholique de Louvain (UCL). «Les séries ne datent pas de Friends ou Desperate Housewives, ni même de Dallas. Les séries ne sont pas des bouche-trous qu’on diffuse à défaut d’autre chose. Les séries ne sont pas de simples répétitions formelles et narratives. Les séries ne présentent pas que des personnages stéréotypés. Les séries ne lobotomisent pas les téléspectateurs. Les séries ne sont pas de la sous-culture.»

Les personnages jouent un rôle essentiel

Sarah Sepulchre cible les personnages. Admis dans certains genres, ils ne le sont pas dans d’autres. Une fée n’apparaît pas dans un film de gangsters. Un acteur armé d’un colt incarne le western. Les héros des fictions n’ont plus les qualités de John Steed dans «Chapeau melon et bottes de cuir». D’un MacGyver qui suscite l’intérêt pour les sciences appliquées. Les antihéros ont la cote. Comme le cynique Dr House, le serial killer Dexter.

La chercheuse se réfère à François Jost. Selon le professeur émérite qui a dirigé le Centre d’études sur l’image et le son médiatiques à l’Université Sorbonne-Nouvelle, ces nouveaux méchants sont devenus ce qu’ils sont parce que le rêve étatsunien a failli. Ils sont le symptôme d’une méfiance envers les institutions.

«Jost interroge les raisonnements moraux qu’on applique au mal. Mais surtout, il explique qu’on peut comprendre un personnage sans l’approuver.»

Dans les séries, les personnages féminins restent tributaires de stéréotypes… «Trop souvent encore, l’égalité entre les personnages est acquise au prix d’une masculinisation de tous les personnages. Ce sont les traits traditionnellement codés comme masculins qui sont valorisés: l’ambition, la compétence professionnelle, l’assurance, la capacité de diriger… Dans l’imaginaire, il est probable que les traits masculins soient plus efficaces pour qualifier un héros de fiction. De nouvelles représentations émergent. Les femmes peuvent occuper des postes prestigieux comme dirigeante politique, avocate, agent secret…»

Se divertir et acquérir des connaissances

Spécialiste des séries télévisées policières étatsuniennes, la docteure en Sciences de l’information et de la communication Laurence Doury a interrogé, en France, des étudiants et de jeunes actifs célibataires de 18 à 30 ans. Pour la majorité d’entre eux, se plonger dans une série policière est un moyen de se divertir sans trop réfléchir. D’oublier le quotidien.

«Une autre fonction apparaît dans les réponses: ces séries sont pédagogiques», note la chercheuse. «Les téléspectateurs se qualifiant de réguliers des Experts considèrent cette série comme un moyen d’apprendre quelque chose. Les méthodes d’analyse scientifiques utilisées dans les enquêtes sont en effet très largement mises en scène.»

Dans un épisode, Chloé, future médecin, a repéré des maladies abordées pendant son cursus universitaire. Benjamin, étudiant en physique, a entendu parler pour la première fois de la température de Curie qui annule l’aimantation…

Un moment de partage

Beaucoup d’interviewés se réfèrent au travail en équipe de policiers sympathiques. La dimension moralisante des personnages est largement citée. Les comportements condamnables des ripous sont excusés lorsqu’ils agissent pour le bien des autres. Cette frontière floue entre le bien et le mal déstabilise des téléspectateurs. Mais ne les empêche pas d’aimer les personnages.

De nombreuses enquêtes font référence au nécessaire équilibre entre les protagonistes et l’histoire pour captiver les téléspectateurs. L’intrigue semble être le principal justificatif. Lorsque des ados discutent de fictions télévisées, ils débattent principalement de la trame narrative.

S’installer à plusieurs devant l’écran. Ou discuter de l’émission pourrait être un facteur déterminant dans la manière d’appréhender ou d’aimer une série télévisée. Regarder les séries en couple crée des moments de partage qui peuvent avoir une incidence sur l’interprétation de ces fictions.