Du bloc opératoire aux plus hauts sommets de la planète

par Violaine Jadoul

Série (1) Sport et Recherche
 
Ils sont médecins, géologues, météorologues. Ils sont aussi sportifs. Toute cette semaine, Daily Science vous emmène à la rencontre de scientifiques qui ont allié leur passion pour la recherche avec celle du sport.
 
Jacques Pirenne est chirurgien et responsable du service de chirurgie de transplantation abdominale à la KUL. Outre son boulot, il nourrit une autre passion: celle pour les (très) hauts sommets !

 

« Pour fêter ses 50 ans, mon beau-frère a décidé de gravir le Kilimandjaro et m’a proposé de l’accompagner », raconte Jacques Pirenne. C’était en 2000. Les voilà donc partis à l’assaut de la plus haute montagne (5895 mètres) du continent africain.
 
« Ce n’est pas une ascension technique. C’est une balade en montagne, mais on monte très haut, poursuit-il. Cela m’a permis de me déconnecter totalement pendant une semaine. C’était rafraichissant mentalement et physiquement. Et ce fut la révélation ! ».
 
Au Kilimandjaro… avec des patients
 
A 38 ans, le chirurgien est gagné par le virus de la montagne. Il décide de refaire l’ascension du Kilimandjaro… mais accompagné par des patients. « Si je pouvais le faire, un patient greffé du foie le pouvait aussi, dit-il. Après une greffe, on peut revivre normalement. Si on veut le montrer, il faut faire quelque chose d’extraordinaire ».
 
Six patients greffés et quelques médecins se lancent dans l’expédition. Ils en profiteront pour réaliser des tests sur la résistance des patients à l’altitude. Une étude publiée dans l’American Journal of Transplantation. Bilan de “l’opération montagne”: cinq des six greffés sont parvenus au sommet. Avant les médecins !
 
En route pour les sept sommets mythiques
 
A la même époque, Jacques Pirenne rencontre de vrais montagnards. Et pas n’importe lesquels : Rudy Van Snick (le premier Belge a avoir atteint le sommet de l’Everest (en 1990). Et le premier « seven summit man » belge. Le principe ? Avoir gravi le sommet le plus haut de chaque continent. Il rencontre aussi Jean-Pierre Frachon, le premier « seven summit man » français.  « L’idée a alors germé de gravir les sept sommets à mon tour », raconte Jacques Pirenne.
 
Le Kilimandjaro, c’était fait. Il en restait six. En 2004, il décide de se rendre en Amérique du Sud pour gravir l’Aconcagua (en Argentine, 6962 m). « Cela ressemble au Kilimandjaro, mais avec 1000 mètres de plus. Je suis parti avec des copains de promo. Nous avions emporté un poster d’Ingrid Bettencourt (alors détenue par les Farcs) que nous l’avons déroulé au sommet », se rappelle-t-il. Cette ascension se fait sans porteurs et est compliquée en raison des conditions météorologiques. « Chaque année, il y a des morts », déclare-t-il.
 

En 2013, des médecins et des patients greffés accompagnent au sommet du Mont-Blanc Nicolas Verlaine, président du Fonds Carine Vyghen pour le don d’organes
En 2013, des médecins et des patients greffés accompagnent au sommet du Mont-Blanc Nicolas Verlaine, président du Fonds Carine Vyghen pour le don d’organes

Gravir l’Acongagua (et le redescendre) aura nécessité trois semaines à l’équipe. « Après, ce fut le Nirvana pendant deux à trois mois », se souvient-il.
 
Et de deux ! Avant de se lancer à l’assaut d’un troisième sommet sacré, Jacques Pirenne décide de faire le Mont Blanc.  Il en refera l’ascension en 2013, avec des patients greffés.

 
La montagne de Prométhée
 
Le plus haut sommet d’Europe, c’est le Mont Elbrouz (Russie, 5462 m). Il le gravit en 2004. « La partie la plus dangereuse, c’est le vol local », sourit Jacques Pirenne. Pour la petite histoire, « le mont Elbrouz, c’est la montagne de Prométhée », rappelle-t-il. “C’est là qu’il aurait été attaché par Zeus après avoir offert le feu aux hommes. Chaque jour, un aigle venait dévorer le foie de Prométhée qui se reformait la nuit. Cela parle au chirurgien abdominal…
 
Ensuite, direction l’Amérique du Nord et le Mont McKinley (6194 m). « Il est situé très haut dans l’hémisphère nord. A cause de la latitude, il correspond à un sommet de 7000 mètres. Et puis il y fait très froid », précise l’alpiniste. Et du camp de base au sommet, il y a un dénivelé de 5000 mètres. « C’est le plus gros dénivelé : plus important que l’Everest ! », raconte-t-il encore.
 
Arrivés au dernier camp de base, ils sont acceuillits par une tempête de neige s’abat. L’équipe reste bloquée dix jours à 5200 mètres d’altitude. « A la fin, nous étions très affaiblis. Il fallait tout le temps dégager la neige autour des tentes », explique-t-il. Après dix jours, une éclaircie surgit. Elle n’est pas suffisante que pour atteindre le sommet. « Nous avons donc dû redescendre. J’étais déçu« .
 
« Une addiction »
 
La montagne, c’est une addiction”, dit-il. « Elle m’aide à maintenir ma balance mentale. C’est aussi bénéfique pour mon travail qui est autant physique que psychologique. Il faut de l’entraînement, car une greffe de foie par exemple peut durer 6 à 7 heures. Soit la durée entre le dernier camp de base et le sommet ».

 

Après la tentative ratée au Mont McKinley, Jacques Pirenne décide de se lancer à l’assaut de l’Everest (8848 m). Une expédition de deux mois.
 

Pr Jacques Pirenne, chirurgien et responsable du service de chirurgie de transplantation abdominale à la KUL, au sommet de l’Everest le 20 mai 2006
Pr Jacques Pirenne, chirurgien et responsable du service de chirurgie de transplantation abdominale à la KUL, au sommet de l’Everest le 20 mai 2006

L’Everest ! Un sommet mythique qui est associé à deux clichés qui énervent l’alpiniste : « Beaucoup de gens disent qu’il faut payer 40.000 euros et qu’on nous emmène au sommet. En fait, il faut payer 20.000 euros au gouvernement népalais pour préparer l’expédition. C’est cher, mais personne ne vous amène au sommet. C’est l’ascension la plus dure que j’ai faite. Les gens qui ne sont pas préparés ne peuvent pas arriver au sommet. Et ce ne serait pas possible non plus sans les sherpas ».
 
Il ne s’attendait d’ailleurs pas à aller jusqu’au sommet. Il voulait juste aller au-delà de 7300 mètres pour battre son record d’altitude. Puis, l’équipe continue jusqu’à 8000 mètres. « Là il y a eu une tempête, nous avions les masques à oxygène… On pensait devoir redescendre. Puis, tout à coup : une éclaircie ! A 22 heures, nous avons commencé à monter vers le sommet et à 8 heures du matin nous y étions ! Les cent derniers mètres ont été le moment le plus émouvant de ma vie ! Avec la naissance de mon fils« , précise-t-il aussitôt. « Les paysages sont magnifiques et on se rend compte de là-haut que la Terre est ronde. J’étais au nirvana durant les 4 à 5 mois qui ont suivi ! », se remémore-t-il.
 
Le plus beau des sommets est en Antarctique
 
Jacques Pirenne continue sa quête des sept sommets. En 2009, il se rend en Antarctique pour gravir le Mont Vinson (4897m). « Le plus beau des sommets ! Cela ressemble à un paysage lunaire, mais en blanc. L’Everest est impressionnant, car il est gigantesque, mais ici, c’est tellement reculé ! ».
 
En 2011, Jacques Pirenne retourne au Mont McKinley. La météo est de la partie. C’est un succès. Il ne restait alors plus qu’à vaincre la pyramide Carstensz (4884m), située en Papouasie. « Là-bas, on a l’impression d’être plongé au Moyen-Âge. On croise des gens nus avec des os dans le nez », sourit-il.
 
C’est là que Jacques Pirenne est devenu un «  »seven summit man. Un des six SSM de Belgique. Peu de gens le savent. « Ce n’est pas une fierté qu’on aime afficher. On le fait par rapport à soi, pour voir jusqu’où on est capable d’aller en dehors de notre zone de confort », confie-t-il.
 
La grande leçon de ces exploits?  « C’est techniquement faisable. Il faut juste de la persévérance (et de la chance). Lorsqu’il y a un obstacle important, il faut le diviser en plus petits obstacles. C’est comme pour les opérations, il ne faut pas penser que ça peut durer 10 heures. Et, tant en montagne qu’en salle d’opération, il ne faut pas aller trop vite ».
 
Aujourd’hui, Jacques Pirenne ne fait plus de très hauts sommets. « Je n’en ressens plus le besoin. Et puis, je suis extrêmement chanceux d’être revenu avec tous mes doigts ; mes outils de travail », note-t-il. Mais il est resté accro aux longues marches : autour des sommets ou le long de la mer. Toutes les quatre à six semaines, il part. « Pour échapper à la pression du boulot. Savoir qu’on ne peut pas me joindre. Et puis, la montagne humanise. Elle aplanit les classes sociales, les statuts… C’est une vie simple. Dure, mais simple ».