Les collections du Museum sont à croquer

par Laetitia Theunis

Sur la table à dessin, éclairé par un vif rayon lumineux, un silex taillé prend la pose. Les traits de crayons tracés sur le papier révèlent fidèlement les formes et les entailles de cet outil préhistorique prélevé à Etalle lors de fouilles archéologiques menées de 1980 à 1985. « En préhistoire, on n’est pas pressé », sourit Anne-Marie Wittek, l’une des dessinatrices scientifiques de l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique (IRSNB).

Dessins d’outils en silex réalisés par Anne-Marie Wittek ©Laetitia Theunis

Voilà 24 ans qu’elle croque sans relâche les vestiges archéologiques belges, des outils de l’homme de Spy à ceux des Mérovingiens. Ses dessins réalistes illustrent ouvrages et publications scientifiques. Ils servent aussi de point de comparaison bien utile aux chercheurs, mémorants ou doctorants lorsqu’une pièce n’est pas disponible. « Le dessin scientifique doit être didactique. Il doit donner énormément d’informations. Pour cela, le dessinateur doit lire, analyser et interpréter chaque pièce en respectant tout un tas de conventions. »

Le dessin montre les matières et les manières de débitage

Des petits traits sur un dessin de silex révèlent ainsi une composition géologique à base de phtanite. Une zone sans couleur exprime un aspect lisse. Outre des infos sur la matière, le dessin met en exergue la manière dont le bloc a été débité, en révélant les zones de choc et le sens du découpage. « On indique aussi les traces d’utilisation. De telle sorte que sur une même vue est concentré un nombre d’informations bien plus important que ce qu’une photo pourrait donner. Par ailleurs, les dessins étant en noir et blanc, cela facilite leur reproduction, tout en en limitant le coût. »

Ses traits de crayons ont esquissé divers éléments de différentes périodes de l’histoire de notre territoire. Afin de réaliser une monographie du matériel présent dans la sépulture de l’homme de Spy , plus de 500 pièces provenant de musées wallons ont été dessinées par ses soins. Pendant deux ans, elle s’est attelée à croquer le matériel mérovingien découvert à Viesville. Des lances, des épées, des bijoux en pierres et en grenats, des émaux, des perles de verre, des fibules ou encore des boucles de ceintures. Sans oublier la céramique néolithique et le défi de leur reconstruction par le dessin, comme l’explique Anne-Marie Wittek.

 

L’ordinateur n’est pas encore un concurrent

A l’ère du tout au numérique, la profession de dessinateur scientifique est-elle menacée ? Pas selon Harry Van Paesschen. « L’ordinateur n’est pas capable de remplacer un dessinateur car il ne fournit pas une reproduction de pièce aussi détaillée que celle que l’on obtient en travaillant à la main. »

Dessins de Harry Van Paesschen représentant à x50 la coquille du mollusque millimétrique contenu dans le fond de la flacule ©Laetitia Theunis

Sur sa table à dessin installée dans une vaste salle au 9e étage de l’IRSNB, s’étirent de somptueux dessins de coquilles de mollusques. S’ils font chacun près de 30 cm de long sur le papier, les modèles naturels ne sont pourtant pas plus grands que quelques millimètres. Le dessinateur grossit les spécimens et leurs détails pour en permettre une observation aisée.

Des otolithes à gogo

Dents de requin, insectes ou encore système reproducteur des serpents, en 34 ans de carrière, Harry Van Paesschen a croqué un grand inventaire zoologique. « Je préfère les coquilles de mollusques aux éléphants… car les premiers ne bougent pas », lance-t-il en boutade. En 2019, sonnera l’heure de la retraite. D’ici là, afin d’illustrer le second ouvrage du Pr Gantois Dirk Nolf consacré aux otolithes, il se consacre à un large panel de ces structures minérales présentes dans l’oreille des poissons.

Dessins d’otolithes de Harry Van Passchen qui serviront dans le second ouvrage de Dirk Nolf (on voit ici le premier ouvrage) ©Laetitia Theunis

L’art du dessin scientifique

Reproduire la fine porosité d’os multimillénaires, les détails de débitage d’outils préhistoriques en silex ou encore ceux ornant la minuscule coquille de micro-mollusques contemporains, requiert beaucoup de temps et use les yeux. Afin de copier à l’identique les plus petites structures, les pièces sont observées sous lumière frisante en usant de loupes d’horlogers voire d’un microscope binoculaire.

Dessin de crabe de Harry Van Paesschen ©Laetitia Theunis

Ensuite, c’est chacun sa technique. Harry Van Paesschen dessine au crayon avant de placer un calque au-dessus du dessin et de le recopier à l’encre de Chine. Anne-Marie Wittek opte quant à elle pour le dessin au crayon suivi directement de sa mise à l’encre à l’aide d’un stylo particulier dont le diamètre de la pointe est de … 0,13 mm. « C’est un travail de collaboration avec les scientifiques. Il est nécessaire qu’ils aient vu les dessins avant la mise à l’encre, afin que ces derniers soient les plus scientifiques possible », précise-t-elle.

Pas de formation spécifique

En Belgique, la formation de dessinateur scientifique n’existe pas. On l’apprend sur le tas, en suivant les conseils d’archéologues ou de zoologues. A noter toutefois que tant Anne-Marie Wittek que Harry Van Paesschen sont diplômés d’une grande école d’art, option dessin.

Une expo à voir jusqu’au 1er juillet

Dessiner une pièce d’intérêt, c’est la maintenir vivante pour la postérité. On ne peut que s’émerveiller sur le dessin au crayon, daté de 1883, d’un dinosaure présenté dans le cadre de l’exposition Fusion18. Elle met en valeur le travail des dessinateurs scientifiques et se tient au Museum des sciences naturelles de Belgique jusqu’au 1er juillet. Jusque-là, les visiteurs munis de leur carnet à dessin sont récompensés de leur démarche par une réduction de moitié du droit d’entrée. A vos crayons !