Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ?

par Christian Du Brulle

L’adolescence est une période difficile à traverser. Dans son dernier livre, « Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ? L’adolescent et la soif d’idéal » (Editions Racine), le psychiatre et psychanalyste Philippe van Meerbeeck (UCL) pointe les nouvelles pressions qui s’exercent sur les ados « 2.0. » À moins qu’il ne faille dire 3.0, voire déjà davantage ?

 

"Mais qu'est-ce que tu as dans la tête? L'adolescent et la soif d'idéal", par Philippe van Meerbeeck, Edition Racine, 19,95 euros.
« Mais qu’est-ce que tu as dans la tête? L’adolescent et la soif d’idéal », par Philippe van Meerbeeck, Edition Racine, 19,95 euros.

« La mutation anthropologique du Web a 20 ans. Elle est immense et on n’en parle plus, parce qu’on s’y habitue insensiblement de jour en jour. Son impact est omniprésent », rappelle-t-il en introduction.

 
Les trois phases de l’adolescence

 

Comme leurs aînés, passés dans l’âge adulte, les jeunes d’aujourd’hui traversent l’adolescence par phases. Si celles-ci sont identiques d’un point de vue théorique à celles vécues naguère par les adultes actuels, la réalité quotidienne, la mondialisation et l’accès immédiat à l’information (mais quelle information ?) leur ont donné de nouvelles dimensions.

 

« La première adolescence, entre 12 et 14 ans, est le temps où l’on s’observe et où on donne à voir », résume le Professeur émérite de la faculté de Médecine de l’UCL. « C’est durant cette période que le corps se métamorphose, aux yeux de l’adolescent et dans le regard des autres ».

 

L’adolescence proprement dite s’échelonne de 14 à 17 ans. « C’est l’âge intelligent et créatif. Le temps pour comprendre à quoi l’on joue en devenant un homme ou une femme », précise-t-il.

 

Survient alors l’adolescence tardive.  Une troisième période au cours de laquelle le futur adulte choisit et s’engage.  Ces trois phases servent de fil conducteur au livre du Pr van Meerbeeck.

 
Se montrer « cool » sur les réseaux sociaux est épuisant

 

En ce qui concerne la première phase, il pointe une des nouvelles difficultés auxquelles le jeune 2.0 en « première adolescence » doit faire face. « Si avant le Web, il passait des heures devant son miroir, son image est aujourd’hui façonnée par les réseaux sociaux », indique-t-il. Et cela peut être épuisant.

 

« Une jeune fille de 13 ans se disait épuisée par le souci qu’elle avait, après l’école, de devoir se brancher immédiatement sur Twitter et se montrer cool » , rapporte-t-il de sa pratique clinique au département « Adolescents et jeunes adultes », du centre Chapelle-aux-Champs, le centre thérapeutique pour adolescent des cliniques universitaires Saint-Luc. « Jadis, l’effort pour donner le change se limitait au temps passé à l’école ».

 

La cyberaddiction, comme les autres addictions, notamment le cannabis, le tabac, l’anorexie, se manifestent lors du deuxième âge.

 

Le chemin de Damas

 

La troisième période de l’adolescence doit désormais aussi composer avec l’accès immédiat et continu à une information mondialisée. C’est à cette étape que le jeune risque, entre-autre, de se radicaliser.

 
« J’étais convaincu d’avoir tout dit dans mon précédent livre » (publié en 2007), dit en substance le spécialiste. « J’y parlais du religieux et de l’avènement du Web. J’y décrivais la psychologie du kamikaze » (les attentats du 11 septembre 2001).

 
Dans son nouveau livre, le psychiatre prend plusieurs exemples récents dans l’actualité pour éclairer son propos: les attentats de Charlie Hebdo, notamment, les jeunes djihadistes également. Ce volet « religieux » occupe de nombreuses pages de la troisième partie de « Mais qu’est-ce que tu as dans la tête? ».

 

Philippe van Merbeeck décortique les ressorts de la radicalisation de ces jeunes qui prennent le chemin de Damas pour affirmer leur identité. « L’engagement à la va-vite, la soumission aux discours pervers, propagandistes ou publicitaires, l’aveuglement de la virtualité qui se fait passer pour la réalité… Tous ces jeunes du monde “mondialisé” sont des proies faciles », écrit-il.

 
Apprendre à critiquer les sources

 

Et il nomme les leviers de cette radicalisation, tout en en démontant les ressorts.  « C’est par Internet que le jeune djihadiste s’autoforme et s’autodéclare sur le sol européen. Il s’est converti sans aucune attache d’origine avec la culture de l’Islam. Sans s’instruire sérieusement, il va traduire sa sécession personnelle et sociale en langage religieux. A y voir de plus près, il est indifférent à l’autorité religieuse. La motivation véritable est tout à fait personnelle ? Nous avons affaire à des adolescents prêts à mourir pour une cause qui leur permet d’exister comme individu en se niant en même temps comme personne », analyse le psychiatre, qui propose quelques pistes pour enrayer cette spirale.

 

« Pour ces adolescents convertis et pour les autres qui ne croient plus en rien, nous devons prendre au sérieux leur incroyable envie de croire, en se souciant de leurs aspirations légitimes à comprendre et à connaître. Il me semble indispensable de leur donner les moyens d’y parvenir ».

 

« L’histoire des idées, l’apport des sciences exactes et humaines devraient permettre aux adolescents dans leur troisième période de prendre en perspective l’accès illimité aux informations. On doit leur apprendre à critiquer les sources et à réfléchir aux idéalités mises à leur disposition. Il faut un accès intelligent aux concepts associés aux images qui doivent être commentées, avec du temps de réflexion et de maturation », commente-t-il.