La mécanique enrayée de l’utopie

par Adrien Dewez

SERIE (1/3) Utopia

Penser l’avenir ou l’à-venir n’est-il qu’une douce rêverie ou cet acte, en apparence banal, recèle-t-il d’autres puissances ? Les universités de Saint-Louis – Bruxelles et de Namur se sont associées pour mener à bien un projet de recherche philosophique sur l’utopie, ses sens, son atrophie contemporaine, son lien avec les révolutions ou encore ses modes d’expression. Daily Science vous propose un voyage en trois temps à la découverte de l’Utopie.

Le concept même d’utopie naît sous la plume du philosophe, théologien et homme politique britannique, Thomas More (1478-1535) dans son ouvrage Utopia paru en 1516. Le mot provient d’une construction issue du grec où le u prend un sens privatif et s’associe avec topia, ou topos, le lieu. ‘Sans lieu’ soit une idée qui ne peut jamais trouver de lieu auquel s’arrimer.

Dans cet ouvrage « tout se passe comme si Thomas More décrivait un lieu idéal et heureux tout en indiquant, constamment, que ce lieu ne peut pas advenir. Utopia, c’est certes u-topia (le non-lieu), mais More joue sur l’ambiguïté avec une autre étymologie possible : eu-topia (le lieux heureux…qui dès lors n’existe nulle part). Une certaine ironie se dégage de ces lignes » débute le Pr Sébastien Laoureux, du département de philosophie de l’Université de Namur.

Une définition malmenée

« Au premier abord, l’utopie est plutôt connotée négativement, poursuit-il. Si l’on ouvre le dictionnaire, la définition courante du terme se rapporte à un idéal déconnecté de la réalité. Les synonymes proposés sont « chimère » ou « illusion ». Ça c’est le versant négatif, mais notre travail consiste aussi à explorer le versant positif de l’utopie, notamment la dimension critique qui lui est inhérente. »

Pour le Pr Laurent van Eynde, le coordinateur du projet et professeur de philosophie à l’Université Saint-Louis, l’une des pierres angulaires du recherche s’appuie sur la remobilisation de la dimension critique du rapport à l’avenir. Le fait de se projeter dans le futur, le propre de l’utopie, est avant tout une capacité à interroger la configuration présente, en ce compris son passé . L’acte d’utopie, avant d’être une folle rêverie, débute par une lecture critique de la société, de son présent comme de son histoire.

« L’utopie permet de rouvrir les possibles » complète Sébastien Laoureux.

(de gauche à droite) Pr Laurent van Eynde (USL-Bruxelles), Pr Sébastien Laoureux (UNamur), Emilie Ieven (USL-Bruxelles) © photo Alain Dewez

Brouiller la linéarité

« La question de l’utopie ne revient pas à déterminer si ses possibles vont réellement advenir, continue Laurent van Eynde. Elle permet de sortir d’un schème nécessitariste que l’on nous impose aujourd’hui. Les « il n’y a pas le choix de telle ou telle politique ». Comme s’il y avait une chaîne causale, nécessitariste, liant passé, présent et futur déjà déterminée. L’utopie a d’abord cette vertu de sortir de ce schème, avant même son versant critique ».

« C’est une manière de se rapporter au futur qui est proprement interrogative. Une interrogation qui fait rupture, questionnant le présent comme s’il n’était pas plus évident que le futur. Il s’agit de l’élément essentiel de notre travail : mobiliser les puissances d’interrogation qui se jouent dans le rapport au futur tout en s’interrogeant sur le risque d’épuisement de cette projection à notre époque ».

La société en mal d’utopies

Car, oui, les premières décennies du 21e siècle ne brillent pas par une dynamique créatrice d’utopies, bien au contraire. Cet appauvrissement semble venir de divers facteurs dont la chute du mur de Berlin. « Francis Fukuyama, auteur de La fin de l’Histoire (publié en 1992, Ndlr), en venait à affirmer qu’avec la chute du bloc communiste s’imposait un modèle unique, néolibéral. Le système soi-disant le meilleur s’impose, le seul nécessaire et il n’y a plus d’événement qui fasse histoire. À ce moment, il y a une disqualification de l’utopie. »

« C’est un message ressassé à l’envie : il n’y a pas le choix. La logique néolibérale doit s’imposer dans le monde sans qu’il n’y ait réellement d’alternative. Cela participe d’une perte de projection. Avec une perspective pareille, nécessitariste, il y a un futur, mais un futur déjà tracé ». Pourquoi imaginer une alternative si le discours dominant impose un chemin déterminé

L’utopie n’est pas un totalitarisme

« L’épuisement vient également du fait que l’utopie a été associée aux totalitarismes et au communisme, poursuit Laoureux. ‘Voyez comme cela est dangereux, lorsque l’on tente de réaliser une utopie’ disent certains. Dans notre travail, nous tentons de désarticuler ce lien quasi-systématique entre utopie et totalitarisme. Une société sans utopie est très exactement une société totalitaire. Historiquement, on pourrait montrer que la domination totalitaire s’est édifiée en réprimant les tendances utopiques multiples qui animent un corps social. En ce sens, et étonnamment, c’est plutôt le lien entre utopie et démocratie qui doit être souligné ».

Le versant opposé de l’utopie serait la dystopie, aujourd’hui popularisée par des séries comme Black Mirror. « Beaucoup d’auteurs contemporains écrivent des fictions dystopiques, avance Emilie Ieven, doctorante à l’Université Saint-Louis. On peut penser aux mondes spectraux qu’invente Antoine Volodine, ou bien au roman controversé Soumission de Michel Houellebecq. La dystopie ne contient pas de doute, elle est sans interstice, sans mouvement et met en place un futur clos, toujours déjà déterminé. Au contraire, l’utopie est créatrice et se construit à partir de paradoxes, de tensions. Une des notions centrales de l’utopie se situe dans le doute : c’est une forme d’indétermination. C’est par l’ambiguïté, par l’autocontradiction, qu’il y a utopie ».

L’utopie, en effet, ne peut jamais advenir, au risque de se figer et se transformer en dystopie. Elle est instable, et cela se traduit notamment spatialement. « Thomas More décrit très précisément la configuration des villes qui se situent sur l’île d’Utopia, poursuit la chercheuse. En étudiant précisément la disposition des lieux, en les cartographiant, on se rend compte qu’il est strictement impossible de faire tenir les quartiers, les districts et les rues ensemble. La possibilité de dessiner l’île entière sur un plan ne peut se faire que par une superposition dynamique de différentes cartes. C’est un élément structurant chez More, la tension entre une volonté d’immobiliser l’espace de façon fixe et le mouvement qui travaille son écriture, ses descriptions ».

La description de ce lieu idéal ne passe dès lors que par une critique de ce lieu. Pour Laurent van Eynde, « on peut tout à fait lire Thomas More comme une variation fictionnelle de la découverte du nouveau monde. Cette découverte produit une déstabilisation dans la société d’alors et More rejoue ce choc, se réapproprie cette nouveauté, par la fiction. Il y a là une manière de repenser ce qu’est un monde ». Si l’utopie tisse l’avenir, elle se coud d’abord dans les habits d’une société, de son présent et de son histoire.