Fuite des cerveaux ou gestion de carrière?

par Christian Du Brulle

Série (2) / « Cerveaux baladeurs »

 

 

La mobilité internationale des chercheurs est séduisante. Le postdoctorat permet au scientifique de se perfectionner, de confronter ses méthodes à d’autres cultures de recherche. De mieux se positionner ensuite sur le marché international.

 

Pour leur université de départ, ces scientifiques endossent par la même occasion le costume « d’ambassadeurs ». Ils permettent de développer des réseaux, de nouvelles collaborations, de co-signer des articles scientifiques.

 

Pour l’institution d’accueil, le postdoctorant est synonyme d’expertise nouvelle, d’apport de technologies et de méthodologies différentes et complémentaires, d’élargissement des réseaux de recherche, mais aussi de plus grande visibilité internationale.

 

Cette mobilité internationale a toutefois son revers. Si la mobilité sortante n’est pas contrebalancée par une mobilité entrante, le risque de voir filer les cerveaux les plus brillants est réel. Et pour le chercheur, elle n’est pas nécessairement synonyme d’emploi académique au bout du processus. Pas de quoi désespérer! « Une carrière de chercheur, cela se manage », dit-on à la Fondation française Bernard Gregory, comme on le lira en fin d’article.

 

Dès les Masters, le programme Erasmus séduit

 
« La mobilité commence tôt dans le cursus académique », constate le Pr Jean-Christophe Renauld, Vice-recteur à la Recherche de l’Université Catholique de Louvain (UCL). « Dès les Masters, avec les échanges Erasmus, puis à la fin de ceux-ci, quand les jeunes diplômés préfèrent défendre une thèse de doctorat dans une autre université. Enfin, il y a le postdoctorat ».

 

A chacun de ces niveaux, l’attractivité de l’université doit être au rendez-vous. « Nous constatons qu’en ce qui concerne les « Erasmus », nous avons un peu plus d’étudiants qui quittent temporairement l’UCL que d’étudiants qui y arrivent », concède le Pr Renauld. « Cette situation est, pour nous, un incitant certain à travailler sur la mobilité entrante ».

 

Espace européen de la Recherche

 

Ce léger déficit ne se ferait pas ressentir par contre aux niveaux supérieurs. L’université a d’ailleurs mis en place divers programmes visant à attirer les chercheurs hautement qualifiés en son sein, avec la bénédiction (et le co-financement) de l’Europe, qui promeut ainsi « l’espace européen de la recherche » (ERA).

 

Le programme “MOVE-IN Louvain” en est un exemple. Développé en partenariat avec l’Université de Namur (UNamur) et l’Université Saint-Louis (USL-B), il bénéficie du soutien de la Commission européenne (Actions Marie Curie).

 
Ce programme concerne le postdoctorat. Lors de chaque appel, 160 à 180 candidats se bousculent au portillon. « Au final, une vingtaine de candidats sont engagés pour deux ans environ », précise Sara Wilmet, de l’Administration de la Recherche de l’Université Catholique de Louvain.

 
« Cette mobilité entrante est importante pour les universités », indique encore Jean-Christophe Renauld. « Pour l’impact de sa propre recherche et pour sa place dans les classements internationaux (rankings) ».

 

« BEcome a WAlloon REsearcher »

 
Les autorités publiques aussi ont bien compris l’enjeu de cette mobilité entrante. Y compris d’un point de vue économique.

 

Le programme BEWARE, en Wallonie, en atteste. Mis en place voici trois ans avec l’aide de l’Union Européenne, qui le finance en partie, BEWARE (BEcome a WAlloon REsearcher) est doté de 34 millions d’euros, dont 14,5 viennent de l’Europe. Ce programme permet l’engagement de chercheurs de très haut niveau en provenance de l’étranger. Ceux-ci doivent au minimum avoir bouclé leur doctorat et être prêts à apporter leurs compétences à des projets de recherches autant académiques qu’appliquées.

 

Ce programme wallon est en réalité double. Il vise à promouvoir la mobilité de chercheurs internationaux au sein des entreprises et des centres de recherche agréés (Beware Industry) mais également des universités (Beware Academia).

 
137 chercheurs dans le viseur

 

« Ces postdoctorants, aux parcours divers, focalisent leurs travaux sur les grands axes des Plans Marshall 2.Vert et 4.0 et sur les thématiques des pôles et clusters wallons », souligne l’ingénieur Pierre Villers, Inspecteur général au Département des Programmes de recherche du Service Public de Wallonie (SPW). C’est au sein de son département que le programme BEWARE est géré.

 
« BEWARE a déjà permis le recrutement de 137 chercheurs étrangers dont 71, issus de 33 pays, ont déjà été recrutés à ce jour », se réjouit le Ministre Jean-Claude Marcourt (PS), Ministre de l’Economie de la Région Wallonne, ainsi que de la Recherche en Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

L’idée derrière ce programme est donc bien de doper le nombre de « cerveaux » à l’oeuvre en Wallonie et d’ainsi y favoriser le processus d’innovation. Il rencontre un succès certain. Les conditions qu’il offre aux candidats retenus sont plus que confortables: jusqu’à trois ans de financement et la perspective de continuer ensuite leur carrière au sein de leur institution d’accueil.

 

On notera au passage que ce programme favorise également le retour de certaines « têtes bien faites » formées en Belgique, parties exercer leurs talents pendant quelques années à l’étranger et qui désirent rentrer au pays.

 

C’est notamment le cas du Dr Michel Rasquin. Cet ingénieur de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et de l’Ecole Centrale de Lille (France) a complété son cursus par un doctorat à l’ULB et à l’Institut von Karman pour la dynamique des fluides de Rhode-St-Genèse. Il a ensuite mis le cap sur les Etats-Unis…

 

Découvrez ici ce que dit le Dr Rasquin du programme BEWARE

 

[youtube]https://youtu.be/_Tdp-7oc1SU[/youtube]

 

Une finalité claire: doper l’innovation

 

Le programme BEWARE favorise donc l’apport et le brassage de compétences nouvelles en vue de développer l’innovation en Wallonie. Le succès est-il au rendez-vous?

 
« Il est encore trop tôt pour évaluer les effets de ce programme », estime le Ministre Jean-Claude Marcourt. « Les premiers chercheurs internationaux ont été sélectionnés en 2014 pour mener un programme de recherche de maximum 36 mois. Ce n’est qu’au terme de ces programmes qu’il sera possible d’évaluer si les recherches menées ont permis de déboucher sur des résultats. L’objectif du programme étant bien d’attirer en Wallonie des talents afin de permettre à ceux-ci de développer sur le sol Wallon une technologie valorisable, avec les retombées économiques que suppose ce développement ».
 

 

« ATTRACT brains for Brussels 2016 »

 
A Bruxelles, un programme du même genre existe également. Baptisé « ATTRACT » (Attract brains for Brussels 2016), il vise lui aussi à attirer des chercheurs de qualité (avec une expérience de postdoctorat de deux ans au moins) dans la Capitale.

 

Les chercheurs retenus, et s’installant à Bruxelles, bénéficient d’une intervention financière pour un projet de recherche scientifique, de développement ou d’innovation. Ici encore, tous les chercheurs, autant belges expatriés qu’étrangers, peuvent entrer en ligne de compte.

 

 

 

Seuls 30% des postdoctorants feront une carrière académique

 

Les programmes BEWARE et ATTRACT illustrent, entre les lignes, la problématique de la carrière du chercheur.

 

Envisager au terme de son doctorat une mobilité relativement longue n’est pas une décision qui se prend à la légère. Le postdoctorat, et éventuellement un second postdoctorat, doit permettre de se lancer dans une véritable carrière scientifique.

 

Dans le secteur académique, les places sont chères! « A l’UCL, très peu de chercheurs postdoctorants au sein de notre université vont rejoindre par la suite le personnel académique », indique le Pr Jean-Christophe Renauld, Vice-recteur à la Recherche.

 

Et ce même si à l’heure actuelle,  40% du personnel scientifique de l’UCL est composé de chercheurs internationaux. On estime aujourd’hui que seuls 30% des postdoctorants feront une carrière académique.

 

 

 

La stratégie du post-doctorat

 

En France, l’Association Bernard Gregory (ABG), qui accompagne les doctorants et docteurs, connaît bien la problématique liée à la mobilité internationale du chercheur. Une problématique qui se conjugue souvent encore avec une stratégie de carrière trop peu développée.

 

« Le post-doctorat est en effet une étape séduisante dans une carrière scientifique », souligne le Dr Vincent Mignotte, directeur l’ABG. « Mais elle doit faire partie d’un véritable plan de carrière ».

 

« Dans les années 1980, il y avait une certaine noblesse à être postdoc » concède-t-il. « On revenait avec un nouveau bagage, des techniques nouvelles valorisables dans le laboratoire d’origine et la compréhension de milieux scientifiques différents de ce qu’on connaissait chez soi ».

 

« Aujourd’hui, la nature du postdoctorat a changé. On n’est plus auréolé de gloire quand on revient au pays. Le post-doctorat est devenu une solution d’attente avant de trouver un poste académique. Et ils ont souvent tendance à se multiplier. Chez les postdoctorants multiples, cela crée un malaise grandissant. Ces chercheurs ont beaucoup investi dans leur formation. Mais au final, aucune perspective stable ne s’offre à eux.

 

Un conseil: accepter et manager le risque

 

La recherche est devenue un métier de plus en plus compétitif qui comprend une part de risque. Accepter ce risque, celui de partir par exemple, sur un projet difficile, dans un laboratoire où on n’est pas nécessairement trop accompagné, l’obligation de publier dans les meilleures revues et le faire plusieurs fois de suite, fait désormais partie du paysage scientifique.

 

« Les chercheurs doivent être conscients de ce risque », reprend Vincent Mignotte. « Mais un risque cela se manage, et très tôt dans la carrière. Il faut être stratège pour faire un postdoc. Il faut le faire dans un des meilleurs environnements possibles, pas dans une petite université d’un état inconnu. Il faut aussi se demander ce qu’on fera après ce post-doctorat. Et penser à un plan B: une carrière dans un environnement public, privé, une start-up.… »

 
« Il faut préparer son retour avant même d’avoir quitté le pays pour faire un postdoctorat à l’étranger », insiste Bérénice Kimpe, Responsable Coopération internationale à l’ABG. « Malheureusement, les chercheurs n’y pensent pas d’emblée ».

 
Rester visible dans les réseaux

 
Un plan B? « La R&D en entreprise n’est jamais un emploi par défaut », estime Vincent Mignotte. « Les entreprises recherchent des compétences. Qu’il s’agisse d’une entreprise modeste ou d’un grand groupe. Pour les entreprises comme pour le secteur public, l’anticipation de la carrière est importante ».

 

« Un post-doctorat à l’étranger réussi, c’est la démonstration qu’on peut se mettre en danger de manière mesurée, d’acquérir des expériences dans divers environnements, dans différentes cultures. Pour une entreprise, c’est une compétence intéressante ».

 
Et le Dr Mignotte de conclure: « la mobilité dans la recherche apporte une diversité d’approches précieuses pour tous. Avec l’actualité que nous connaissons, qui s’oriente vers le repli sur soi, la mobilité des chercheurs apporte aussi un message d’espoir ».

 

 

(Avec le soutien du Fonds pour le journalisme de la FWB)