par Christian Du Brulle

Faudra-t-il un jour choisir entre l’énergie ou la nourriture? Une quarantaine de spécialistes mondiaux des poissons, dont le Dr Jos Snoeks, chef du département d’ichtyologie du Musée Royal de l’Afrique Centrale, tirent cette semaine la sonnette d’alarme.

 

L’Amazone, le Congo et le Mékong en ligne de mire

 

La multiplication de projets de construction de nouveaux grands barrages hydroélectriques dans les bassins des trois des plus grands fleuves de la planète les inquiète. « Ils font peser une menace importante sur la biodiversité », disent-ils d’une seule voix. Les trois fleuves étudiés sont l’Amazone, le Congo et le Mékong.

 

A priori, les barrages hydroélectriques semblent apporter une solution durable aux besoins en énergie de l’humanité. À y regarder de plus près, ils sont aussi à la base d’un appauvrissement de la biodiversité. C’est ce que dénoncent les ichtyologues dans la revue « Science » de cette semaine.

 

Pour que les projets de nouveaux barrages s’inscrivent effectivement dans une perspective durable, ils doivent également tenir compte de leur impact sur la biodiversité. « Ce qui n’est que trop rarement le cas », déplorent-ils.

 
450 nouveaux barrages à l’étude

 

Sur les trois fleuves concernés, ce ne sont pas moins de 450 nouveaux barrages hydroélectriques qui sont envisagés. L’Amazone est de loin le plus touché par cette frénésie énergétique. 334 nouveaux barrages pourraient venir s’ajouter dans les années qui viennent aux 416 barrages existants.

 

Ces trois cartes montrent la localisation des barrages actuels (points blancs) et en projet (points rouges), dans les bassins de l’Amazone, du Congo et du Mékong. Les cartes sont divisées en sous-régions écologiques. Les chiffres en noir précisent le nombre d’espèces de poissons qu’on ne retrouve que dans ces sous-régions. © Kirk Winemiller, Texas A&M University/Science (Cliquer pour agrandir)

Ces trois cartes montrent la localisation des barrages actuels (points blancs) et en projet (points rouges), dans les bassins de l’Amazone, du Congo et du Mékong. Les cartes sont divisées en sous-régions écologiques. Les chiffres en noir précisent le nombre d’espèces de poissons qu’on ne retrouve que dans ces sous-régions. © Kirk Winemiller, Texas A&M University/Science (Cliquer pour agrandir)

 

Sur le fleuve Congo, sans aucun doute le mieux connu des trois par les chercheurs belges, seuls 13 nouveaux projets de barrages sont à l’étude. Ils pourraient compléter le parc des 51 barrages actuels. Sur le Mékong, on parle de 98 nouveaux barrages, sur un parc riche aujourd’hui de 371 unités.

 

En quoi les barrages posent-ils problème?

 

« Un tiers de toutes les espèces de poissons d’eau douce connues à ce jour vivent dans les eaux de ces trois fleuves », indiquent les spécialistes, dont certains, comme le Dr Snoeks, sont également membres de l’organisation fishbase, qui recense toutes les espèces de poissons dans le monde (eaux saumâtres et eaux douces).  « Et beaucoup de ces espèces ne se rencontrent que dans les bassins de l’Amazone, du Congo ou du Mékong », précisent-ils.

 

« Les grands barrages appauvrissent la biodiversité des poissons en bloquant leurs migrations. Ils constituent souvent des obstacles insurmontables. Le cycle de reproduction de ces espèces s’en trouve gravement perturbé, ce qui risque de mener à leur disparition ».

 
« Pour les espèces dont le cycle de vie ne passe par de grandes migrations, de telles infrastructures limitent leur aire de dispersion, les cadenassent dans des sous-bassins: ce qui appauvrit la biodiversité génétique de ces populations privées d’échanges.»

 

Les passes à poissons ne sont pas utiles

 

Ne suffit-il pas dès lors de construire des passes à poissons, pour permettre la communication entre le haut et le bas des retenues d’eau? « Cela ne marche pas », constatent les spécialistes.

 

Un autre impact des barrages sur la vie des poissons concerne la régulation des masses d’eau. Les grands barrages retardent voire limitent les crues tropicales de ces fleuves. Cela réduit d’autant l’accès des poissons aux plaines inondables en aval. « Or, ce sont des habitats privilégiés pour la reproduction et l’accès à la nourriture ».

 

Enfin, l’impact des barrages ne se limite pas aux fleuves. Leur effet se fait ressentir bien en aval, aux embouchures, dans les estuaires. En retenant d’importantes quantités de sédiments, ils perturbent la circulation des nutriments. Ce qui a un impact sur les écosystèmes marins côtiers. Lesquels sont également déterminants pour la pêche en mer…
Préserver la biodiversité est une priorité. L’accès à l’énergie également. Concilier les deux n’est pas aisé dans les bassins des plus grands fleuves de la planète.

 

« Avant toute construction d’un nouveau barrage, il est impératif de prendre en compte tous les services que rendent ces cours d’eau aux sociétés locales. Y compris écosystémiques », plaident les chercheurs. Lesquels ne sont pas certains que les avantages en mégawatts et en emplois que ces projets font miroiter soient supérieurs aux pertes écologiques qu’ils engendrent pour les populations locales.