par Yannick Colin

En 1631 Van Helmont écrit : « j’ai vu une femme en fin de grossesse manger des moules avec leurs coquilles. Lorsqu’elle accouche, moins d’un quart d’heure plus tard, son enfant est vivant et en bonne santé. Et l’on retrouve les coquilles dans l’arrière-faix» (Voir à ce propos, l’article de Joël Coste).
 
Cet épisode vécu le pousse à glorifier les miracles de la nature. Des histoires de ce genre, il en racontera bien d’autres, toutes aussi invraisemblables. Pourtant le même homme était considéré au XIXe comme un pionnier de l’esprit scientifique.
 
Alors Van Helmont un farfelu, un imposteur ? Pas si simple !
 
Le précurseur de la science moderne

 

plaque statue Van Helmont

Né à Bruxelles, Jean-Baptiste Van Helmont est un homme souvent célébré. En témoigne sa statue  au cœur de Bruxelles, place du Nouveau Marché aux Grains. Inaugurée en 1889, elle l’honore en tant que «précurseur de la science moderne».
 
Van Helmont plaque a UCLEn témoigne aussi ce bâtiment à son nom sur le site de la faculté de pharmacie de l’université catholique de Louvain à Woluwe-Saint-Lambert (avec une date de naissance erronée 1577 au lieu de 1579 ). Dans son voisinage, d’autres édifices célèbrent quelques grands noms de l’histoire de la médecine : Galien, Vésale, Laennec, Claude Bernard ou Pasteur.
 
Van Helmont est réputé pour avoir inventé le mot gaz. Un nom qu’il donne à « l’esprit sauvage » (« geest » en néerlandais), libéré lors de la combustion du charbon. Il se convainc de l’existence de ce gaz par une expérience. Il constate en effet que la combustion de soixante-deux livres de charbon ne donne qu’un peu plus d’une livre de cendres. Il y aurait donc bien soixante livres de cet esprit ! Le mot sera popularisé par Lavoisier à la fin du 18e siècle.
 
Expérience encore avec la tentative du médecin bruxellois d’expliquer la croissance des végétaux. Il observe qu’une pousse de saule mise en pot et arrosée grandit et augmente de poids. Or le poids de la terre du pot ne diminue pratiquement pas. Il en conclut que l’eau est à l’origine de la croissance des plantes. Une déduction fausse, pourtant encore exploitée aujourd’hui en pédagogie des sciences !
 
L’alchimiste
 
Ce goût pour l’expérience est un des aspects de Van Helmont mis en valeur par le séminaire de Jean-Jacques Heirwegh à l’ULB. Une inclinaison qui lui vient sans doute de sa pratique d’alchimiste. A l’époque, rappelle le professeur Heirwegh, on ne fait pas de différence entre chimie et alchimie. Ce sont des termes équivalents, des pratiques qui visent à décrire le monde. Descartes, Newton, Boyle y font d’ailleurs référence et citent le médecin bruxellois. De la même manière, science et mystique spéculative ne se distinguent pas. Même chez un homme comme Descartes. Un contexte déjà bien décrit par un autre historien, Robert Halleux de l’Université de Liège.
 
Un médecin dans la ville
 
Ce qui intéresse plus particulièrement Jean-Jacques Heirwegh, c’est la place concrète de ce scientifique-médecin-alchimiste dans la vie de l’époque. Au XVIIe siècle, il y a en gros trois sortes de « médecins » :
 

      1. Les professeurs d’université, le haut de l’échelle. Ils reçoivent une « pension » pour leur enseignement et sont consultés par la noblesse et les princes.
      2. Les médecins des villes, des bourgeois. Ils travaillent également dans les hôpitaux urbains (à l’époque souvent des mouroirs). Parfois ils prodiguent leurs soins aux possédants des campagnes.
      3. Les « rebouteux » et autres « guérisseurs » enfin, les seuls recours des paysans. Ils usent de remèdes traditionnels, des plantes par exemple, mais aussi de thérapies magiques.

Dans les faits Van Helmont a été un peu des trois. Après avoir terminé de brillantes études de médecine, il s’est vu proposer vers 1599 une chaire à l’Université de Louvain. Il a refusé.
 
Une histoire personnelle est à l’origine de ce refus : atteint de la galle, il ne parvient pas à guérir en appliquant les moyens enseignés par Louvain. Il se tourne alors vers d’autres médicaments. Un onguent à base de soufre le débarrasse de son parasite.
 

Du coup, il rejette les théories anciennes, basées entre autres sur Galien et Pythagore et devient disciple d’un médecin dissident : Paracelse. Selon ce dernier, d’un siècle son aîné, le soufre est un des trois constituants de la matière, avec le sel et le mercure. Non seulement il quitte le monde académique mais celui-ci devient une de ces bêtes noires.
 
Dans le même esprit, Van Helmont refuse de rallier la cour de Vienne pour devenir médecin impérial. A la médecine, aux honneurs, il préfère son laboratoire. Il y poursuit des expériences de chimie/alchimie. Mais comme le rappelle le professeur Heirwegh, l’expérience n’a pas le même statut, à l’époque qu’aujourd’hui.
 
Ecoutez Jean-Jacques Heirwegh à propos du statut de l’expérience
 

 

En lutte contre la peste ou la syphilis
 
Après avoir acquis quelques connaissances en chimie/alchimie, il reprend ses activités de médecin. En 1605, il est à Anvers pour lutter contre la peste. Il propose des thérapies en rupture avec son temps. Aux saignées qu’il dénonce comme inopérantes, il préfère une sorte d’amulette : le « zénecton », tout aussi inefficace mais en accord avec sa vision du monde.
 
Il soigne ou plutôt prend en charge des syphilitiques. Comme cette femme : les médecins de l’hôpital se proposaient de lui tamponner les plaies avec de l’eau régale, un composé d’acides sulfurique et chlorhydrique ! Pour justifier ce « traitement », ils auraient admis que cela ne guérirait pas la malade mais abrègerait ses souffrances. Outré Van Helmont fait sortir la patiente, la prend en charge et la guérit.
 
Comment ? Il ne le dit pas mais rapporte d’autres guérisons de personne atteinte du même mal.
 
Il est intervenu dans des problèmes de stérilité féminine. Il donne les noms des femmes qu’il a soignées. Ce qui semble indiquer qu’il s’agit de vraies patientes. Ici encore il ne décrit pas le traitement de ces femmes. Mais il affirme les avoir guéries.
 
Il s’est occupé d’épilepsie, de tarentulisme, de folie, de rage… pour à chaque fois se démarquer des pratiques de son temps.
 
Lorsqu’il dévoile les remèdes, ce sont parfois des recettes paracelsiennes, parfois des remèdes traditionnels, parfois des préparations magiques.
 
Pour Jean-Jacques Heirwegh, c’est cela qui fait l’intérêt de Van Helmont : c’est un homme à contre-courant, en rupture avec la doxa du moment, en recherche surtout. Peu importe son apport concret à l’histoire de la médecine ou de la science en général.
 
Un Galilée brabançon ?
 
Le procès intenté par l’Eglise au médecin bruxellois illustre cette volonté de comprendre sans respecter les dogmes ou les vérités imposées.
 
En débat, les guérisons à distance. Selon les croyances de l’époque, un onguent appliqué sur un couteau peut guérir la blessure provoquée par l’arme.
 

Van Helmont ne remet pas en question le « traitement ». Au contraire il l’explique. C’est pour lui l’illustration de la capacité de dispathie et d’empathie de la nature. Et il va même jusqu’à comparer cette capacité au pouvoir des reliques.
 
Il n’en faut pas plus. L’inquisition s’en mêle. Il est arrêté en 1634, ses papiers sont confisqués. Il sera séquestré, assigné à résidence, enfin libéré en 1636, après avoir payé une énorme caution. Il ne devra son acquittement qu’à une dispute entre le tribunal civil et le tribunal ecclésiastique. Ce n’est qu’après sa mort que sa veuve obtiendra enfin sa réhabilitation !
 
A cause de ces démêlés avec l’autorité religieuse, Van Helmont a été regardé comme une sorte de Galilée brabançon au XIXe siècle. Sans doute est-on loin du savant italien qui a fini par se rétracter. Mais Van Helmont est en rupture. C’est là son intérêt, son originalité dans nos régions. C’est là aussi d’une certaine façon son apport à la science.
 

Le Pr Jean-Jacques Heirwegh donnera une conférence sur Van Helmont le 24 mars de 14 à 16h à l’Université Libre de Bruxelles, campus du Solbosch, Auditoire Chavanne.