par Adrien Dewez

Série (2) / Café philo autour de Platon
 
Connaître son sujet, être « expert », avoir des préjugés… La rapidité et la multiplicité des informations aujourd’hui posent la question de leur maîtrise. Ces informations sont-elles justes? Jusqu’où faut-il exercer un esprit critique? A partir de quand « connaît-on » quelque chose? Au centre des écrits de Platon, se situe la réflexion sur la connaissance.
 

Que signifie connaître pour Platon?

Sylvain Delcomminette (ULB): Pour moi, la définition de la connaissance est le cœur de la pensée de Platon, en ce sens que celui-ci élabore une conception radicalement nouvelle de la connaissance. C’est d’ailleurs ça la philosophie, la connaissance au sens le plus noble du terme.
Connaître, pour Platon, cela ne signifie en aucun cas posséder une information, un contenu vrai. Une telle possession relève, au mieux, de ce qu’il appelle l’opinion vraie (ou droite). La connaissance ne réside pas dans le contenu, elle réside dans la méthode par laquelle on accède à ce contenu.
Dans le Ménon, Socrate illustre cette différence par une analogie : celle de deux hommes qui doivent se rendre à une même destination (Larisse, une ville située au nord d’Athènes). L’un connaît la route pour s’y être déjà rendu lui-même, l’autre seulement par ouï-dire. Pour peu que les indications données au second soient correctes, tous deux arriveront à destination ; mais la différence, c’est qu’en cas d’accident – par exemple s’ils rencontrent quelqu’un en route qui essaie de leur faire croire qu’ils ont pris une mauvaise direction –, le second est démuni et risque de se laisser induire en erreur, tandis que le premier sait comment réagir parce qu’il connaît toutes les étapes qui conduisent à la destination.

Par cette analogie, Platon veut nous faire comprendre que la connaissance ne réside pas dans un quelconque contenu, qui peut être identique à celui d’une opinion vraie, mais dans la manière dont on y arrive, qui est comme une sorte de « lien » qui arrime solidement ce contenu.
 

Nicolas Zaks - ULB © photo Alain Dewez

Nicolas Zaks – ULB © photo Alain Dewez

Nicolas Zaks (ULB): Il ne s’agit pas d’obtenir quelque chose comme une réponse définitive. Ce qui est important, c’est le chemin, beaucoup plus que le résultat. Mais ceci doit être compris dans un sens fort : au fond, Platon nous fait comprendre que le résultat n’est rien d’autre que le chemin lui-même qui, en un sens, est infini. Idéalement, il s’agirait de ne pas s’arrêter sur une opinion mais bien de chaque fois remettre en question les certitudes obtenues.
 

Y a-t-il une méthode pour « connaître » ?

Sylvain Delcomminette : Pour Platon, connaître est une méthode. Cette méthode, c’est ce qu’il appelle la dialectique, mot qui vient de « dialegesthai », verbe qui signifie « dialoguer ». Selon Platon, la pensée est un dialogue de l’âme avec elle-même. Et un dialogue représente une chose bien spécifique: il s’agit de poser des questions et d’y répondre. Nous allons d’une question à une réponse qui suscite une nouvelle question et ainsi de suite. Selon Platon, on ne pense que lorsqu’on continue le dialogue. La pensée et la connaissance sont donc intrinsèquement liées en tant que cheminement méthodique.
 

Quelle est la différence entre opinion et connaissance?

Sylvain Delcomminette : La connaissance, c’est la démarche active elle-même. Au contraire, l’opinion est toujours arrêt – arrêt de la pensée, arrêt de la recherche. Dans le meilleur des cas, par exemple si elle résulte d’un examen méthodique, elle peut être vraie ; mais bien souvent, elle est simplement « transmise » de l’extérieur – par la tradition, les médias, les politiciens… – et est toujours susceptible d’être fausse.
 

Nicolas Zacks : En revanche, par définition, une connaissance est toujours vraie…
 
Sylvain Delcomminette : … au sens où elle est progression rigoureuse. Ce que Platon appelle la science n’est rien d’autre qu’une méthode, mais une méthode qui n’est pas subordonnée à autre chose qu’elle-même comme un simple « outil ». Le mot « méthode » vient d’ailleurs du grec hodos, qui signifie « chemin ». Sur ce point, on peut sans doute dire que toute philosophie trouve son ancrage chez Platon, aussi anti-platonicien que voudrait être un philosophe. Cette définition préalable de l’activité philosophique subsiste, même lorsqu’elle n’est pas explicite.
 

Un expert invité aujourd’hui sur un plateau de télévision, ‘connaît-il’ dans le sens de Platon?

Marc-Antoine Gavray - F.R.S.-FNRS/ULg © photo Alain Dewez


Marc-Antoine Gavray – F.R.S.-FNRS/ULg © photo Alain Dewez

Marc-Antoine Gavray (F.R.S. – FNRS/ ULg) : Lorsqu’on invite un expert sur un plateau on va lui demander, par exemple, « l’euthanasie, oui ou non? » L’expert-philosophe selon Platon devrait plutôt montrer ce que ça implique de pouvoir répondre à cette question. L’euthanasie, c’est mettre fin de manière volontaire à la vie. Mais c’est quoi un acte volontaire? C’est quoi une vie? C’est quoi mettre fin à une vie? et ainsi de suite. L’expert-philosophe va être amené à poser une série de questions qu’il serait nécessaire de résoudre avant de répondre à la question qu’on lui a posée. Et ces réponses vont peut être amener d’autres questions à résoudre, et ainsi de suite.
 
Sylvain Delcomminette : Socrate passait pour un sage aux yeux de beaucoup d’hommes, mais (tel du moins que le présente Platon), il ne faisait que poser des questions. Il n’a jamais de réponse, il ne cesse de répéter que tout ce qu’il sait c’est qu’il ne sait pas. C’est ce non-savoir qui est le principe d’un type de savoir radicalement nouveau. C’est parce qu’il refuse de concevoir le savoir comme une réponse qu’il est passé maître dans l’art de poser des questions.