Nasalis larvatus © Rudi Delvaux

Les nasiques au chevet de la forêt tropicale

par Céline Husson

« Les nasiques participent à la reforestation via leurs propres excréments ». Valentine Thiry, est formelle. La doctorante à l’unité de recherche « Anthropologie et génétique humaine » de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (IRSNB) tient-elle là une ébauche de solution pour enrayer la déforestation galopante dans certaines régions du monde ? En particulier à Bornéo, où vit ce primate au nez démesuré ?

La chercheuse (FRIA-FNRS) étudie notamment le contenu des excréments des nasiques présents dans le Lower Kinabatangan Wildlife Sanctuary. Des recherches menées depuis le « Danau Girang Field Centre » dirigé par son co-promoteur de thèse, Benoît Goossens.

La plaine inondable du Kinabatangan, où coule le fleuve du même nom, se situe sur la côte Est de l’Etat de Sabah, sur l’île de Bornéo.
Les nasiques (Nasalis larvatus) sont aujourd’hui principalement présents dans les forêts fortement exploitées par l’homme et riveraines des mangroves ou zones marécageuses. Dans cette plaine, 80% des forêts ont été transformées en terres agricoles. Les menaces sur la biodiversité sont réelles.

Les rives du fleuve Kinabatangan, Bornéo © CC Wikipedia
Les rives du fleuve Kinabatangan, Bornéo © CC Wikipedia.

« De nombreuses espèces de primates comme les nasiques, mais aussi les orangs-outans, ont besoin de forêts pour vivre », explique Valentine Thiry. « La destruction de celles-ci et leur conversion en monocultures de palmiers à huile, par exemple, est dramatique». A tel point que le nasique est désormais considéré comme « espèce en danger » par l’Union internationale pour la conversation de la nature (UICN).

Reconnecter des territoires isolés

Dans cette région du monde, des pans de forêt entiers sont rasés, tandis que d’autres sont épargnés, mais isolés. Cet isolement provoque un appauvrissement génétique et, à terme, la disparition des populations.

Trouver un équilibre entre les besoins des primates, humains et non-humains, est très difficile. Mais tout n’est pas perdu.

L’Unité de biologie de la conservation de l’IRSNB, où Valentine Thiry effectue sa thèse, est persuadée que la conservation des primates est possible via l’implantation de corridors sur les territoires en partie détruits par les cultures. Ces corridors, des couloirs aménagés, permettent de relier deux fragments de forêt, et ainsi maintenir la diversité génétique.

Afin d’aménager au mieux ces couloirs verts, l’une des clés consiste à déterminer les espèces végétales indispensables à la survie de ces primates.

« Mon objectif est de mieux comprendre la biologie de l’espèce. Avec l’espoir que les résultats soient utilisés lors de la réalisation des plans de conservation. Un plan d’action est d’ailleurs en train d’être mis sur pieds à Sabah, la région où se trouve la réserve de Kinabatangan », explique la chercheuse.

Une découverte fructueuse

Valentine Thiry est à la recherche de minuscules graines, celles de Nauclea sp. La présence de certaines graines indique les espèces végétales dont dépendent les nasiques.

Pour déterminer les espèces végétales consommées, elle a extrait les résidus en présence dans les déjections des nasiques de

Légende : Valentine Thiry pendant une récolte de crottes de nasiques, aux alentours de la rivière Kinabatangan.
Valentine Thiry pendant une récolte de crottes de nasiques, aux alentours de la rivière Kinabatangan.

Kinabatangan. Elle a ensuite réalisé des analyses ADN sur les échantillons fécaux de divers groupes de ces singes présents dans son site d’étude. Leur identification est en cours.
Le nasique est principalement folivore (il se nourrit des feuilles des végétaux). Il consomme également des fruits, mais ceux-ci sont immatures.

On le considérait jusqu’à présent comme un prédateur de graines. On pensait qu’il les croquait. L’analyse des excréments réalisée par Valentine Thiry démontre le contraire. Elle a identifié dans leurs crottes la présence de graines intactes et viables, capables de germer.

« Lorsque Valentine m’a présenté ses résultats, je n’en revenais pas », explique Roseline Beudels-Jamar, responsable de l’Unité de Biologie de la Conservation de l’IRSNB et présidente du conseil d’administration du WWF-Belgique.

« Quand une graine passe par le système digestif, certains sucs ramollissent le tégument de la graine et favorisent la germination ». Ce procédé de germination n’est pas nouveau : il est même fréquent chez de nombreuses espèces d’oiseaux, d’éléphants et de primates. Il fait d’ailleurs de ceux-ci un genre à part.

Les primates, acteurs de la reforestation

« Les animaux qui consomment des fruits, en avalent les graines, et les disséminent à distance de la plante consommée sont appelés « disperseurs » puisqu’ils participent à la dispersion de la semence d’une ou plusieurs espèces végétales dans leur environnement », explique Roseline Beudels-Jamar.

Nasalis larvatus © Rudi Delvaux
Nasalis larvatus © Rudi Delvaux

Le cas des nasiques et des travaux de Valentine Thiry sont dans ce cadre intéressants. On savait que le nasique mangeait des fruits non mûrs. Mais on ignorait que les graines se retrouvaient intactes dans ses déjections.

«L’un des fruits qu’il consomme, celui de l’arbre Nauclea sp, contient des milliers de minuscules graines qu’il avale sans les mâcher, car elles sont trop petites », explique Valentine Thiry.

Elle a constaté que la germination des graines de Nauclea sp. ingérées était plus fructueuse que celle de graines de la même espèce, mais non ingérées (extraites des fruits). Dans son étude, la chercheuse suggère que le nasique pourrait jouer un rôle dans la dispersion de certaines essences végétales et donc être un acteur potentiel de la régénération des forêts.

 

NOTE : Roseline Beudels-Jamar donnera ce jeudi, à 19 heures, une conférence publique au Muséum des Sciences naturelles de Bruxelles intitulée « Conserver les primates non-humains dans ce monde qui change : est-il déjà trop tard ? »