Pr Elizabeth Blackburn, Prix Nobel de médecine 2009. Une des 47 femmes récompensées par un Nobel... sur les 889 Prix attribués à ce jour.

Où sont les femmes ?

par Christian Du Brulle

SERIE (4) Voyage au pays du doctorat

 

En matière de recherche et de carrières académiques, la question des inégalités entre femmes et hommes se pose de manière évidente. Ce clivage apparaît déjà au niveau du doctorat.

 

Au sein des universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 54% des étudiants sont en réalité des étudiantes (la parité chez les étudiants est une réalité depuis 2000 dans nos universités). Le léger avantage actuel du camp des « filles » s’évapore toutefois rapidement au fil du parcours académique.

 

Nombre de doctorants en FWB (2013-2014), par genre. Source CRef. Cliquer pour agrandir
Nombre de doctorants en FWB (2013-2014), par genre. Source CRef. Cliquer pour agrandir

Au niveau du doctorat, elles ne composent plus que 45% du contingent: 3039 doctorantes sur un total de 6791 inscrits au doctorat pour l’année académique 2013-2014 (chiffres du CRef, le Conseil des Recteurs des universités francophones). Avec des orientations marquées selon les domaines d’études.

 

 

Le témoin : Sophie Barbieux, doctorante à Gembloux Agro-BioTech (Université de Liège)

 

[youtube]https://youtu.be/k-KfNQ1xwq8[/youtube]

 
On ne dénombre que 10% de professeures ordinaires dans nos universités

 
En ce qui concerne les assistants dans les universités, la parité est respectée si on en croit les chiffres diffusés cette semaine par le cabinet du Ministre Jean-Claude Marcourt, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de la FWB. En clair: 50% des assistants sont des assistantes.

 

Lorsqu’on monte plus haut dans les niveaux académiques, la chute est brutale. On ne retrouve que 25% de professeures dans nos universités, et à peine 10% de « professeures ordinaires », le sommet de la carrière académique. Ne parlons même pas de la question des recteurs. Les six recteurs francophones sont effectivement tous… des recteurs.

 

Evolution des carrières académiques en FWB, par genre. Cliquer pour agrandir
Evolution des carrières académiques en FWB, par genre. Cliquer pour agrandir

 

Les causes de ces disparités touchant les femmes en science et les freins qu’elles rencontrent dans leur progression professionnelle font l’objet de multiples études. Tout récemment (septembre 2015), une étude d’opinion réalisée dans six pays en Europe, Asie et Amérique du Nord indiquait que « 67% des Européens pensent que les femmes n’ont pas les capacités requises pour accéder à des postes scientifiques de haut niveau. Seulement 10% des interrogés considèrent d’ailleurs que les femmes ont surtout des capacités pour la science ».

 

Révoltant? Ce n’est qu’un sondage d’opinion. Mais il pointe bien le problème principal à résoudre, celui des préjugés. Et ceux-ci se logent même là où on ne les attend pas vraiment…

 

« Quand vous les critiquez, elles pleurent »

 

Les préjugés et les stéréotypes ne sont effectivement jamais très loin. Le sexisme non plus, comme le rappelle cette déclaration maladroite du Pr Tim Hunt, 72 ans, Prix Nobel de physiologie ou médecine 2001. Le 8 juin dernier, il avait lâché en marge de la Conférence internationale des journalistes scientifiques : « laissez-moi vous expliquer mon problème avec les filles. Voici trois choses qui arrivent lorsqu’elles sont dans un laboratoire: vous tombez amoureux d’elles, elles tombent amoureuses de vous, et quand vous les critiquez, elles pleurent »…

 

Face au tollé soulevé par ses propos, il n’a pu ensuite que se confondre en excuses.

 

Pour en revenir au sondage qui indique sur « 67% des Européens pensent que les femmes n’ont pas les capacités requises pour accéder à des postes scientifiques de haut niveau », celui-ci, a été réalisé pour le compte de la Fondation L’Oréal.

 

Cette Fondation organise chaque année un prix scientifique international spécifiquement destiné aux femmes, et ce avec le concours de l’UNESCO, l’Agence des Nations-Unies pour l’éducation, la science et la culture.

 

Ce sondage montre aussi que la société est consciente des freins dont les femmes scientifiques sont victimes, blocages indépendants de leurs capacités : 49% pensent qu’elles sont bloquées par des facteurs culturels, 43% pensent qu’elles sont bloquées par les hommes et 40% pensent qu’elles sont bloquées par leur management.  Bien plus encore, 59% des Européens trouvent l’évolution des femmes dans la recherche scientifique trop lente, celle-ci étant passée de 26% en 2000 à 29% en 2010.

 

Seuls 3% des prix Nobel ont été attribués à des femmes

 

Depuis la création des Prix Nobel, en 1901, onze Belges ont vu leurs travaux récompensés par cette prestigieuse distinction. Parmi eux, aucune femme. En réalité, sur l’ensemble des 889 Prix Nobel attribués à ce jour (septembre 2015), seuls 47 ont été remis à une femme !

 

Pr Elizabeth Blackburn, Prix Nobel de physiologie ou médecine, 2009.
Pr Elizabeth Blackburn, Prix Nobel de physiologie ou médecine, 2009.

Le Pr Elizabeth Blackburn a eu cet honneur en 2009, pour ses travaux qui ont mené à la découverte dont les télomères et l’enzyme télomérase protègent les chromosomes. Nous lui avons demandé ce qu’elle pensait de la sous-représentation des femmes dans les carrières scientifiques.

 
 

Rencontre: Elizabeth Blackburn, Prix Nobel de médecine en 2009

 
 

Pr Blackburn, quel est le principal frein à une plus grande parité entre hommes et femmes dans les carrières scientifiques?

 

« Il faut en priorité lutter contre les préjugés, les stéréotypes qui écartent les femmes de la science de haut niveau. Penser que 67% de la population estiment que les femmes manquent de capacités pour être des scientifiques de talent est un non-sens total ».

 

Quel impact a cette sous-représentativité des femmes dans les carrières scientifiques?

 

« C’est un gâchis, un gaspillage de talents. On prive la Société de créativité, de diversité dans la manière dont nous fabriquons la science et les connaissances. Nous sommes face à un appauvrissement intellectuel. Heureusement, nous remarquons aussi que toujours plus de femmes se lancent dans le doctorat. Mais c’est après qu’elles disparaissent des circuits de la recherche. C’est là qu’il faut agir ».

 
Qu’est-ce qui explique cette situation?

 
Je pense que c’est notamment une question de modèle, de visibilité. La recherche est essentiellement un domaine masculin. Notre société a encore beaucoup trop tendance à reléguer les femmes dans des rôles distincts. Résultats:, les modèles à suivre, les modèles d’inspiration pour les jeunes sont frappés par ces stéréotypes dont je parlais à l’instant. Même si cela évolue timidement, il y a trop peu de femmes dans les carrières scientifiques. Elles sont trop peu visibles. Quand on pense science, on ne visualise pas une femme, mais un homme. Inconsciemment, cela fait passer de mauvais messages, celui de « la science ce n’est pas pour les filles ».

 
Comment lutter contre cette disparité?

 
Il faut développer la visibilité des femmes dans la science. Il faut sans cesse rappeler que la Science est aussi une affaire de chercheuses. Que le talent n’a pas de « genre ». Il faut éduquer le public en ce sens. C’est un travail de fonds et de longue haleine.

 

 
Une question d’équité, d’excellence et d’efficience de la recherche

 

En 2011, le Dr Sile O’Dorchai , alors attachée au Département d’économie appliquée de l’Université Libre de Bruxelles, et aujourd’hui passée à l’Institut wallon de l’Evaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS), a participé à une étude sur la représentation des femmes dans la recherche au sein des institutions universitaires de la Communauté française.

 

Cette étude avait été réalisée à la demande du Ministre Marcourt, déjà en charge de l’Enseignement supérieur à l’époque, et de la Ministre Laanan alors chargée de l’Egalité des chances de la Communauté française de Belgique.
Les inégalités entre femmes et hommes se pose bien évidemment en terme d’équité », indique-t-elle dans le rapport final. « Mais elle se pose donc aussi en termes d’excellence et d’efficience de la recherche ».

 

La chercheuse pointait quelques pistes d’action pour réduire ces inégalités de représentation des femmes et des hommes au sein de la population étudiante ainsi qu’aux différents niveaux de la carrière académique. L’une d’elles concernait l’action politique. Sa suggestion a été entendue.

 

Nouvelles mesures politiques

 
La Fédération Wallonie-Bruxelles, via le ministre en charge de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (Jean-Claude Marcourt) et la ministre en charge des Droits des femmes et de l’Egalité des chances, (Isabelle Simonis), vient de dégager de nouveaux moyens financiers pour réduire l’écart femmes-hommes dans les carrières scientifiques.

 

Doctorants en FWB par domaines et par genre (2013-2014). Cliquer pour agrandir
Doctorants en FWB par domaines et par genre (2013-2014). Cliquer pour agrandir

De quoi, également faire changer les préjugés? C’est le but. Au niveau du doctorat, si la parité homme-femme est en bonne voie, les choix thématiques posés par les unes et par les autres restent aussi très marqués par le genre. Comme le montrent ces graphiques. Ils résument une partie des données compilées par le Conseil des Recteurs des universités francophones du pays pour l’année académique 2013-2014

 

Doctorants en FWB, par genre. Domaine des Sciences humaines. Cliquer pour agrandir.
Doctorants en FWB, par genre. Domaine des Sciences humaines. Cliquer pour agrandir.

 

Doctorants en FWB, par genre. Domaine des sciences de la santé. Cliquer pour agrandir
Doctorants en FWB, par genre. Domaine des sciences de la santé. Cliquer pour agrandir

 

Doctorants en FWB, par genre. Domaine des Sciences. Cliquer pour agrandir
Doctorants en FWB, par genre. Domaine des Sciences. Cliquer pour agrandir

 

 
NOTE : Cette enquête sur le doctorat en Belgique francophone a reçu le soutien du Fonds pour le Journalisme de la FWB.