Pascal Chabot, philosophe. © V.P.

Faire pousser des courgettes en ville, entre sciences et philosophie

par Véronique Pipers

SERIE (4 et fin) / L’agriculture urbaine passe à table

 

« L’agriculture urbaine et périurbaine consiste », comme l’explique le Pr Jijakli, de l’Université de Liège (Gembloux AGro-Bio Tech), « à cultiver des plantes, à élever des animaux, à les transformer et les distribuer à l’intérieur et en périphérie de la ville ».

 

En la matière, les formations fleurissent comme les courgettes en plein mois de juillet. En tête, aux côtés d’initiatives plus confidentielles comme celle de l’asbl TETRA ou l’école de maraîchage d’OO, on notera l’Ecole d’été en agriculture urbaine et alimentation durable, organisée conjointement par l’Université Libre de Bruxelles  et l’Université Saint-Louis, et la formation en Agriculture urbaine et péri-urbaine de Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège). L’engouement pour tout ce qui pousse, et de préférence au milieu du béton, est évident.

 

Une recherche nécessairement multidisciplinaire

 

« Ce mouvement ne date cependant pas d’hier », indique l’historienne Chloé Deligne, chercheur F.R.S.-FNRS et professeur à la Faculté de Philosophie et Sciences sociales de l’ULB.

 

Attachée au Centre de Recherche Mondes Modernes et Contemporains de l’université bruxelloise, le Pr Deligne coordonne le Laboratoire interdisciplinaire en Etudes urbaines (LIEU).

 

Le Dr Deligne travaille main dans la main avec Nicolas Prignot (physicien-philosophe, ULB), Noémie Pons-Rotbardt (architecte-paysagiste, ULB), Livia Cahn (anthropologue, Université Saint-Louis) et Benedikte Zitouni (sociologue à l’Université Saint-Louis).

 

Leur collaboration fait suite à un appel d’offres lancé il y a deux ans par Innoviris, l’Institut Bruxellois pour la Recherche et l’Innovation, qui souhaitait donner une lecture nouvelle et multidisciplinaire à ces processus d’agriculture urbaine.

 

« Les » agricultures urbaines

 

« Le chemin pour définir l’agriculture urbaine est tortueux », dit le Dr Deligne. Est-ce de l’agriculture gérée par des urbains ou de l’agriculture qui nourrit la ville? Et où commence et finit la ville ? Et si au lieu de vouloir absolument ranger tous les pions sous la même bannière, on s’efforçait de comprendre que l’agriculture, ce n’est pas seulement planter des salades ?

 

“Actuellement, l’agriculture urbaine, LES agricultures urbaines, sont pensées en deux thèmes : nourrir la ville et renforcer la cohésion sociale. Alors qu’en fait cela déploie beaucoup d’autres choses. C’est un rapport à soi, au vivant, mais aussi à la ville, de l’ordre de la transmission, de l’héritage, des pratiques de culture », rappelle l’historienne.

 

Pour les acteurs et les observateurs des agricultures urbaines, cette démarche exprime le besoin d’une ville qui ne soit pas juste faite de béton, de fonctions et de métriques.

 

Cela concerne également le sentiment de perpétuer des gestes anciens et de les enrichir de nouveaux savoirs, de nouvelles pratiques, de disposer de lieux d’expérimentation. Cela concerne aussi le plaisir d’avoir une prise sur une production proche dans un monde où les choses nous échappent, l’importance du temps « libre » et du « dehors ». Autant de pratiques qui ancrent les vies dans des territoires vivants.

 

Sur la Terre et le vivant, Pascal Chabot, philosophe et professeur à l’IHECS (Institut des Hautes études en communication sociale), et propriétaire d’un potager en ville, est intarissable. Il travaille à la rédaction d’un « texte-réflexion » sur le sujet. En guise de conclusion à cette série d’articles sur l’agriculture urbaine, il nous en livre ici quelques extraits.

 

 

 

Réflexion philosophique sur l’agriculture urbaine (Pascal Chabot)

 

Au début, l’homme se croit le maître. Il veut des légumes, il les aura. Il n’a qu’à suivre les plans, dominer la terre, la contraindre. Cela fait des siècles qu’il agit ainsi, et toute la mentalité technologique l’a profondément conditionné à avoir ce qu’il veut. Il suffit de vouloir très fort, ensuite d’être rusé et opiniâtre. Le sol pliera, de même que les espèces, de même que le climat. Tout doit plier. C’est cela, la maîtrise technologique.

 

D’abord les outils, donc. Il en est de beaux, surtout les anglais. Le métal d’une bêche robuste, l’ajointement parfait du manche et du collier d’une fourche, le tranchant d’un sarcloir : les armes du maître humain, grâce auxquelles la terre pliera. Du moins est-ce ce qu’il croit. Car la terre est la grande résistante. Non pas parce qu’elle peut être dure, cela c’est un détail car on l’ameublit avec un peu d’eau, mais parce qu’elle a sa nature, sa composition, sa structure intime dont tout dépend. Elle n’est pas materia prima comme disaient les alchimistes anciens, matière première capable de tout. Elle est matière plus ou moins grasse, à l’humus plus ou moins riche, à l’odeur plus ou moins marquée, hospitalière ou non pour les vers de terre. Il est des argiles humides et glaiseux comme du chewing-gum, désespérément lourds et stériles, qui deviennent sous la sécheresse comparables à du schiste dont les fentes interstitielles laissent s’évaporer toute l’eau.

 

Mais il est aussi des composés parfaits où, par la grâce de quelque hasard tectonico-géologique, les justes proportions de sable se sont mêlées aux bonnes quantités d’argile, enrichies d’un limon qui dut dans l’Antiquité tapisser les berges d’une rivière. C’est là la terre parfaite, celle qui couvrait sans doute l’Eden, celle où tout pousse : en jachère, on y voit trente espèces différentes de « mauvaises herbes ».

 

L’homme-maître apprend donc ceci : c’est la terre qui commande. Selon la nature de ses entrailles, ses légumes seront chétifs ou luxuriants. Mais si la terre lui impose sa nature, il pourra lui opposer son action. Il apprend alors ce beau geste : « amender », c’est-à-dire améliorer, corriger, enrichir en ameublissant et en apportant de nouvelles ressources en azote, venues des composts ou des fumiers de volaille dont il ne faut jamais abuser car ils peuvent brûler les racines.

 

Amender, c’est intellectuellement cette opération par laquelle, après avoir compris la terre, on pallie ses besoins et on rétablit son équilibre à la manière d’un médecin chinois qui répond au diagnostic d’une carence par la prescription d’une poudre étrange qui détient le secret de l’équilibre futur. Pratiquement, l’opération est plus musclée : ce sera brouettes sur brouettes, pesants sacs de terreau, composts et fumiers mélangés à la fourche jusqu’à l’obtention du bon mélange, que l’on pressent intuitivement lorsqu’on soulève une pelletée de terre qui n’est plus ni lourde ni légère… Elle est simplement prête. (…) Servir la terre, ce n’est pas répondre aux injonctions d’un fichier Excell, ce dont témoigne le sifflotement du jardinier. (…) Cette conjonction heureuse d’un geste de terrien et de baumes psychiques est un mystère peu documenté sur lequel il faudra un jour se pencher sérieusement, pour comprendre que ce que l’homme a donné à la terre, il en profite déjà en savourant le cocktail d’endorphines que libère son cerveau bien disposé et reposé.

 

(…) Il pense aussi, et de façon jouissive car il est en ville, au fait que l’humus qu’il gratte a été préservé du béton coulant étendu tout autour de lui comme une vaste nappe pierreuse, ou comme une lourde couche bitumineuse sur la croûte de laquelle nous sommes rivés. (…) La ville, ce milieu d’horizontalité sans horizon, cet espace de connexions rapides vers le lointain et le distant, abrite ainsi une série de lieux préservés de ce qui les jouxte, et organisés pour nouer les énergies du bas et celles du haut. (…)

 

L’homme-maître, qui n’est plus maître mais complice de la terre, a encore beaucoup à recevoir. Il n’y a en effet pas encore un seul légume, pas de quoi faire une demi-soupe. Il lui faut des graines ou des pousses, et pour cela, il lui faut autrui, cet autre qui va lui faire comprendre, avec plus ou moins de rudesse ou de bonhommie, qu’il ne sait pas grand-chose. L’humus rend humble, l’étymologie le dit assez, et cette humiliation qui courbe d’abord le fier citadin vers le sol, puis qui le contraint, qu’il le veuille ou non, à s’agenouiller pour soulager son dos et farfouiller plus à l’aise, n’est pas que physique. Cela ne veut pas dire qu’elle est spirituelle – c’est là une autre question, qu’il faudra évoquer plus tard. En l’occurrence, elle a trait à la connaissance, cette humiliation douce qui lui fait prendre conscience de l’immensité de son ignorance et de son manque de culture, dans les deux sens du termes, puisque le mot « culture » au sens intellectuel a été façonné par Cicéron dans les Tusculanes, lettres qu’il écrivit à son neveu depuis sa maison de campagne de Tusculum, près de Rome, ce lieu où la nature est amène, pour l’enjoindre à prendre soin de lui comme un paysan prend soin de son champ. Cultive-toi comme on cultive la terre, disait-il en substance. Cultura animi philosophia est.

 

La philosophie est la culture de l’âme, elle est la photosynthèse pneumatique qui permet que croissent les qualités psychiques et gnoséologiques. Culture et agriculture sont liées depuis l’aube de l’humanité. Et c’est pourquoi ce n’est pas un hasard si l’impétrant dans le monde agricole comprend aussi qu’il manque aussi profondément de cette autre culture, celle des pousses et des graines, des alliances et des inimitiés végétales, des saisons et des moments propices, des gestes et des patiences, des ruses et des joies. Tout un savoir, où l’ancestral se lie aux recherches contemporaines en agronomie. Pour le commençant, cette ignorance fait ressembler son univers mental à la terre encore frustre qu’il vient de préparer. Il lui faudra de même travailler, amender, corriger sa vision du monde jusqu’à ce qu’il y germe quelque chose de correct. Car fondamentalement, avec la culture des légumes, il s’agit d’abord de soi et de sa relation aux autres et à la terre. On ne travaille jamais que dans un jardin nommé soi-même.

 

Cette enquête sur l’agriculture urbaine a reçu le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.