Les reliques de Jacques de Vitry ont parlé

par Christian Du Brulle

C’est un étonnant visage âgé de quasi 800 ans que le projet de recherches Cromioss vient de livrer. Il s’agit du visage de Jacques de Vitry, évêque du XIIIe siècle. Son visage a été reconstitué de manière digitale, « sur base de divers éléments scientifiques précis », indique Fiona Lebecque, historienne de l’Art de la Société archéologique de Namur. L’historienne a piloté le projet Cromioss, qui vient de se terminer.

A la base de cette reconstruction inédite, on retrouve diverses données et interventions techniques. « Il s’agit notamment de la photogrammétrie du crâne, d’examens anthropologiques et d’analyses ADN des ossements de l’évêque ainsi que des informations historiques le concernant. Tout le reste relève de choix opérés après réflexions », précise Fiona Lebecque.

De Rome à Oignies en 1241

Jacques de Vitry – Gravure

Le projet avait été marqué par un événement exceptionnel. En 2015, les restes supposés de l’évêque Jacques de Vitry, décédé à Rome en 1240 et rapatrié à Oignies l’année suivante, avaient été exhumés de son tombeau-reliquaire se situant dans l’église Sainte-Marie d’Oignies, en province de Hainaut, et confiés aux scientifiques.

But de l’opération : tenter de lever le voile d’incertitude entourant ces ossements ainsi que celui concernant les mitres du Trésor d’Oignies, réputées lui avoir appartenu.

Des résultats génétiques et anthropologiques intéressants

Repères d’épaisseur de la peau

« Il s’agit bien des ossements d’un homme, d’origine européenne », souligne Madame Lebecque. « Ce qui est compatible avec le fait qu’il pourrait s’agir de Jacques de Vitry. Mais nous ne nous avançons pas plus loin. L’ADN est rare et abîmé. Nous ne connaissons pas de descendant de Jacques de Vitry, ce qui est compliqué pour établir son identité (ce qui vu son engagement religieux semble logique). De plus, les restes humains envoyés de Rome en 1241 avaient été préparés au mieux pour assurer le voyage le plus hygiénique possible de ces reliques. Le défunt a été démembré. Certains de ses os ont été cassés, tous ont été bouillis… ».

Au final, les scientifiques ont étudié 26 ossements, dont le crâne, et sept dents. Ils appartenaient tous à une même personne, âgée d’environ 55 ans et mesurant approximativement 1,65 m, indiquent les chercheurs.

Les mitres livrent également leurs secrets

L’autre grand volet de cette étude pluridisciplinaire concerne les mitres supposées avoir appartenu à l’évêque. « Il y en a deux », indique encore Fiona Lebecque. « Une mitre brodée et une mitre en parchemin. Cette dernière est unique en son genre pour cette époque ».

Les mitres appartenant à l’évêque ont été étudiées de diverses manières : analyse par spectroscopie de masse, examen macroscopique des fils l’or et d’argent brodés afin notamment de les dater, d’identifier leur provenance et de les recontextualiser au sein du Trésor d’Oignies.

« Il ne nous est pas possible de dire, sur base des analyses génétiques, si ces mitres ont été portées par l’individu dont nous venons d’analyser les ossements », indique la coordinatrice du projet Cromioss. Par contre, nos travaux ont permis d’expliquer pourquoi les fils noirs de la mitre bridée étaient manquants., contrairement aux fils d’or et d’argent qui devaient briller. C’est parce que les fils noirs devaient leur couleur à un traitement à base de fer, qui avec le temps a été détruit.

L’or appliqué à la feuille

Par contre l’analyse du collagène de la mitre en parchemin a révélé que la peau de deux types d’animaux avait été utilisée pour la confectionner. Un agneau et un bœuf. Les analyses ont aussi permis de déterminer que l’or avait été appliqué à la feuille et généreusement… Tout ce travail nous éclaire aussi sur les conditions de détérioration de ces mitres dans le temps. Il nous donne aussi de nouvelles informations afin que nous puissions à l’avenir les conserver de manière optimale.

Par exemple en ne les exposant pas trop à la lumière… Et donc au public. Même si ces deux pièces uniques sont actuellement visibles, et jusqu’à la fin du mois de février 2019, au Musée provincial des Arts anciens du Namurois (TreM.a). Après, il faudra se contenter d’y découvrir les autres pièces du trésor d’Oignies.

Composé d’une cinquantaine de pièces d’orfèvrerie, principalement religieuse, ce trésor a été transmis en 2010 par les Sœurs de Notre-Dame de Namur à la Fondation Roi Baudouin, chargée d’en assurer la sauvegarde.

Il a depuis été mis en dépôt à la Société archéologique de Namur, qui en assure la gestion scientifique et contribue à l’étude et à la mise en valeur de ce patrimoine inestimable. Et qui propose de le découvrir au TreM.a.