© TraceoLab ULiège
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Chasse à l’épieu à Liège et à l’École royale militaire

par Christian Du Brulle

Quelle était l’efficacité des armes utilisées par les hommes préhistoriques? Et comment utilisaient-ils ces armes? Ces questions sont au centre des travaux du chercheur Justin Coppe, doctorant au TraceoLab de l’Université de Liège. Avec l’aide de l’École Royale Militaire et son Département « Systèmes d’Armes et Balistique », l’archéologue liégeois vient de s’intéresser à une des plus anciennes armes connues: l’épieu.

« Mes recherches doctorales réalisées dans le cadre d’un projet européen ERC Starting Grant (Evolution of stone tool hafting in the Palaeolithic) portent sur les techniques, la mécanique des armes de chasse utilisées dans le passé », explique-t-il.

L’arme la plus ancienne connue à ce jour

« Je travaille principalement sur les armes munies de pointes en silex. Dans un premier temps, j’identifie dans le matériel lithique étudié ce qui a pu servir comme pointes de flèches par exemple. Ensuite, j’étudie les traces présentes. Une pointe cassée est une source potentielle de diverses informations. Elle a pu casser lors de l’impact avec la peau d’un animal. Les traces, les cassures, peuvent alors notamment révéler comment la pierre a été taillée, comment elle était emmanchées sur la flèche ou la sagaie »…

L’archéologue s’est donc intéressé à l’épieu. Les plus anciens exemplaires connus remontent à 350.000 ans. Ces épieux pouvaient être lancés ou gardés en main et utilisés alors comme des piques pour transpercer l’animal.
« Quelques exemples en bois, bien conservés, ont été retrouvés à Schöningen en Allemagne », rappelle le chercheur.

Une puissance exceptionnelle

Contrairement à la sagaie, plus fine et plus légère (150 à 200 grammes), l’épieu est plus massif. « Cela peut aller jusqu’à 1,5 kilo environ », indique Justin Coppe. « Mais c’est aussi une arme qui a traversé le temps. L’épieu d’il y a 350.000 ans est en quelque sorte l’ancêtre du javelot olympique, qui fait lui 800 grammes », explique-t-il.

Grâce à la collaboration avec l’École royale Militaire, et en appliquant des méthodes d’analyse balistique, les chercheurs ont pu montrer que les épieux développaient une puissance exceptionnelle. Et que lancés et non utilisés comme une pique, ils s’avéraient aussi performants que les propulseurs ou les arcs des armes apparues 300.000 ans plus tard.

Le propulseur, dont les plus anciens exemplaires connus remontent à il y a 18.000 ans, sert à projeter une sagaie, sorte de longue flèche. L’arc est quant à lui un peu plus récent. Il apparaît il y a environ 11.000 ans. Ces deux armes permettent une chasse à plus longue distance et les préhistoriens les considèrent traditionnellement comme plus efficaces que les « simples » épieux.

Les travaux liégeois montrent que les performances des épieux utilisés comme des piques sont exceptionnelles.

« Ils peuvent atteindre une énergie de 3300 joules, soit plus de trois fois celle d’une balle de calibre 357 magnum », indique l’Université de Liège.

Une énergie à comparer aussi à celle du propulseur de sagaies et à l’arc, lesquels développent une énergie variant entre 30 et 90 joules. « Cela s’explique par les masses en jeu. On l’a vu, la sagaie est bien plus légère que l’épieu.  La flèche l’est encore plus. Pour atteindre 3300 joules avec l’épieu utilisé comme une pique, il faut ajouter à la masse de l’arme celle du chasseur. Et là, on peut arriver à quelque 95 kilos », précise le chercheur.

7.000 images par seconde

La collaboration avec l’École Royale Militaire a permis au chercheur d’élaborer un protocole d’analyse balistique solide. C’est la combinaison de l’utilisation d’une caméra slow-motion filmant à 7.000 images par seconde et un « pendule balistique » (une cible mobile dont on mesure le mouvement produit par l’impact de l’arme) qui a permis d’évaluer de manière précise l’énergie de chacune de ces armes.

Ces premiers résultats montrent à quel point ces armes préhistoriques sont encore méconnues. Les études balistiques telles qu’appliquées dans le cadre de cette étude s’avèrent indispensables à la compréhension de l’armement paléolithique et de son évolution.

 

Archéologie expérimentale: propulsion d’une sagaie TraceoLab/ULIège et Ecole Royale Militaire from DailyScience.be on Vimeo.

 

Braconnage à l’épieu en Belgique pendant la Deuxième Guerre mondiale

L’épieu, une arme du passé? Dans le livre « Les Pilleurs de nature » (éditions Luc Pire – 1999), nous relations l’existence d’une surprenante et intensive pratique de chasse à l’épieu en Belgique lors de la Deuxième Guerre mondiale. En voici un extrait:

Dans la région d’Oignies-en-Thiérache, entre 1941 et 1944, année de sa déportation en Allemagne (il cachait chez lui des réfractaires), le jeune homme de l’époque courait les bois chaque nuit.
« On allait chasser le sanglier à deux ou trois, se souvient-il. C’était bien sûr interdit par les Allemands. Mais on n’en a jamais vu un seul dans la forêt une fois la nuit tombée ».
« Les sangliers étaient levés par les chiens : des bâtards, mais aussi des bouviers ou des bergers allemands qu’on achetait à Bruxelles, chez un marchand de la rue du Trône ».
« Les petits couraient devant et nous, on suivait en tenant les plus gros en laisse. Le sanglier prenait alors la fuite droit devant lui. Les chiens ne le lâchaient pas. Lorsque l’animal se retournait pour faire face, les aboiements changeaient. C’était le signe attendu pour lâcher les plus gros chiens. Il fallait aller vite, au risque de perdre l’un ou l’autre bâtard, éventré d’un coup de boutoir par sa proie ».
« On suivait toujours les chiens. Les plus gros se partageaient le travail. Deux d’entre eux s’occupaient chacun d’une des oreilles du sanglier. Un troisième l’attaquait au cul. C’était à nous de jouer. Il fallait achever la bête sans tarder, généralement d’un coup (d’épieu) bien porté dans la poitrine. « La partie n’en était pas terminée pour autant. Les chasseurs braconniers vidaient l’animal sur place afin d’alléger leur charge au maximum. Les quatre pattes étaient ensuite liées sur un bâton. Le sanglier était ramené au village tête en bas. Une promenade de plus de dix kilomètres certains jours ».

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