Que se passe-t-il dans la tête des chercheurs ?

par Christian Du Brulle

Course aux financements, compétition entre institutions, service à la société, déséquilibre homme-femme, accès public aux données, publications… Les contraintes auxquelles sont confrontés les chercheurs sont nombreuses.

Mais que se passe-t-il dans leur tête? Comment considèrent-ils leur métier? Qu’est-ce qui les motive? Comment voient-ils leur rôle au sein de la société? Que pensent-ils des publications scientifiques en libre accès (Open Access)?

Pour répondre à ces questions, et découvrir ce qui se passe dans la tête des chercheurs attachés aux diverses universités du pays, la Fondation Roi Baudouin (FRB) a mené l’enquête. Ses résultats, publiés en novembre 2017, plongent dans le quotidien des cerveaux à l’œuvre en Belgique.

45% de doctorants et 19% de postdoctorants

Au total, 1.720 chercheurs ont répondu au questionnaire en ligne proposé par la Fondation Roi Baudouin.

« Ce qui représente environ 6,5% des chercheurs attachés aux universités francophones et 3,5% à des universités néerlandophones du pays», note la Fondation.

Parmi les répondants, elle constate aussi une représentation presque égale entre les hommes et les femmes (52,6% et 47,4%) et entre francophones et néerlandophones (54% et 46%).On notera aussi que quasi la moitié des répondants (45,4%) étaient des doctorants et 19,1% des postdoctorants. Le reliquat relevant du statut de chercheurs nommés à titre définitif ou de professeurs ou de professeurs associés.

Affiliation des chercheurs © FRB

En ce qui concerne leur mode de financement, on notera que quatre répondants sur dix étaient/sont rémunérés directement par leur université, trois sur dix par le Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS), et un sur dix par le Fonds Wetenschappelijk Onderzoek (FWO). Les différences entre la représentation du FNRS et du FWO dans cette étude sont dues à son mode de diffusion différent au sein des universités flamandes et francophones du pays.

On notera aussi que les autres chercheurs interrogés étaient rémunérés par  un bailleur de fonds externe via un contrat avec l’université, ou une autre source de financement, telle que l’Union européenne (ERC, Marie Curie, Erasmus Mundus), Belspo, l’IWT, la VLAIO, le Télévie, Innoviris….

Enfin, un répondant sur deux se qualifiait également de ‘principal investigator’, c’est-à-dire de la personne chargée de diriger son projet de recherche.

Ils ne travaillent ni pour la gloire ni pour l’argent

Les principales informations à retirer de cette étude sont plutôt rassurantes. « Les chercheurs belges ne travaillent pas pour l’argent, la gloire, la notoriété, la carrière ou une pension confortable », résume la FRB. « Ils sont motivés avant tout par la curiosité, par la volonté de produire de nouveaux savoirs, ainsi que par le désir de répondre aux besoins sociétaux actuels et futurs. Néanmoins, au quotidien, il leur est difficile de répondre aux exigences de la société et du monde académique à leur encontre… ».

Menaces sur la liberté académique

Pour 94% des chercheurs, la liberté académique contribue en premier lieu à la qualité de la recherche académique. En même temps, les chercheurs estiment être tiraillés entre leurs propres objectifs et les exigences de la société et du monde académique. Ils sont 87,3% à craindre que le surcroît de pression n’entraîne des compromis en termes d’intégrité de la recherche et de respect des normes.

Cette crainte s’exprime à travers différentes réponses. Les chercheurs sont:

  • 54% à ne pas disposer de suffisamment de temps pour mener leurs recherches
  • 39,7% à éprouver des difficultés à trouver un équilibre durable entre leurs missions académiques d’enseignement, de recherche et de service à la société;
  • 45,8% à ne pas bien comprendre le mode d’évaluation du financement des projets de recherche, et 36,3% le mode d’évaluation de leurs travaux
  • 23,6% à trouver que les investissements des pouvoirs publics sont suffisants pour avoir un impact positif sur la qualité de la recherche
  • 54,33% à considérer que la concurrence entre chercheurs a un impact négatif sur la qualité de la recherche. Les chercheuses mentionnent plus fréquemment ce point que les chercheurs

Publications en libre accès: la question qui divise

Les résultats de la recherche sont généralement publiés dans divers types de revues scientifiques. L’enquête de la Fondation Roi Baudoin montre que la majorité des chercheurs souscrivent au principe de la publication en libre accès des résultats de leurs travaux. Ils émettent néanmoins des réserves quant au modèle actuel des publications en libre accès. Le coût de telles publications peut être très élevé et à charge de l’auteur.

«La plupart des publications en libre accès sont payantes pour l’auteur», indique un chercheur en sciences appliquées et technologie. « Or, il est difficile de trouver un financement pour couvrir ce poste. Il peut arriver qu’une publication en libre accès soit aussi chère qu’un mois de salaire d’un doctorant. Voilà pourquoi je donne la préférence aux étudiants plutôt qu’aux publications en libre accès ».

L’impact des publications sur la carrière du chercheur peut aussi être moindre, si on en croit cette chercheuse postdoctorale en Sciences humaines et sociales.

Elle témoigne: « Je soutiens le principe du libre accès et je m’efforce de le mettre en œuvre », dit-elle. « Dans ma discipline (sciences politiques), une forte pression nous pousse toutefois à publier dans des périodiques à haut impact. Or, ces périodiques ne proposent pas de libre accès, ou seulement à des tarifs astronomiques. L’auteur d’une publication en libre accès subit en outre une sanction implicite: les universités considèrent ces publications comme n’ayant qu’un impact ‘restreint’, les portes du marché du travail se ferment à lui et ses questions de projet sont rejetées par les sources de financement en raison d’un manque de publications à haut impact préalables. Il appartient à l’ensemble du système (universités, éditeurs, bailleurs de fonds) de concrétiser le principe même du libre accès, et pas seulement aux chercheurs. Et ce sans que la future carrière des chercheurs concernés en pâtisse ».

Ces deux éclairages, et bien d’autres, émaillent le rapport complet de cette étude, disponible sur le site de la Fondation Roi Baudouin (Researchers at Belgian universities. What drives them? Which obstacles do they encounter?).

Une publication intéressante à découvrir, même si nous ne lui connaissons aucun facteur d’impact.