Ce que nous disent les guides touristiques imprimés sur l’Ardenne

par Christian Du Brulle

Sociologues, géographes ou encore historiens disposent de multiples sources d’informations pour mener leurs recherches. « L’une d’elles, les guides touristiques imprimés, a été jusqu’à présent plutôt laissée sur le côté, et c’est une erreur », estime le Pr Serge Jaumain, du « Centre de Recherche Mondes Modernes et Contemporains » (Faculté de Philosophie et Sciences sociales), de l’Université Libre de Bruxelles.

Le colloque organisé à l’ULB sur cette thématique a précisément tenté de montrer comment ces ouvrages, qui ont pris leur envol au 19e siècle, ont façonné notre vision des villes, des campagnes. Comment ils ont contribué à la construction des représentations collectives des populations.

« Ce qui est clair, c’est qu’ils constituent une source très riche pour les chercheurs de multiples disciplines », estime le Pr Jaumain. « Une source qui a longtemps été dévalorisée, mal comprise, même si elle demande, bien entendu, une analyse particulière.

Les vallées wallonnes « défrichées » par les érudits

Quand on remonte dans le temps, et singulièrement au 19e siècle, les guides touristiques relatifs à l’Ardenne belge qui ont été étudiés par le Dr Stéphanie Quériat livrent d’intéressantes informations, notamment sociologiques.

« On ne parlait pas, à l’époque, de guide de l’Ardenne », pointe la scientifique. « Mais bien de guides qui s’intéressaient aux vallées wallonnes les plus accessibles: la vallée de la Meuse et quelques vallées voisines », précise la chercheuse, qui s’est surtout intéressée à la période allant de 1850 à 1914.

« Avant 1850, le tourisme en Ardenne relevait de l’aventure. On ne traversait la Wallonie que pour aller à Spa. Ou visiter les Grottes de Han en passant par Dinant et en remontant la vallée de la Lesse, tout en admirant au passage le château royal de Ciergnon.

Les auteurs de ces premiers guides, qualifiés de « défricheurs » par le Dr Quériat, étaient des érudits, des scientifiques, des recteurs d’université… « Des personnes qui aimaient se balader, se détendre. Comme les touristes d’aujourd’hui », précise la chercheuse. « Mais ils présentaient aussi la particularité de vouloir aller découvrir sur le terrain ce qu’ils avaient étudié dans les livres. Aller en Ardenne, c’était l’aventure et cela prenait des jours! »

La grotte de Rochefort attire la bourgeoisie

Les premiers guides touristiques imprimés retracent l’histoire du tourisme au 19e siècle. Ils s’adressaient en priorité à un public nanti. L’analyse du livre d’or de la grotte de Rochefort, entre 1875 et 1892, réalisé par le Dr Quériat, en atteste. Il comporte quelque 19.000 signatures.

« Mais on y retrouve également d’autres renseignements intéressants », souligne-t-elle. « Il s’agit du nom, du lieu d’origine du visiteur, parfois de sa profession. L’analyse de ces documents nous montre que c’est principalement un public issu des différentes strates de la bourgeoisie qui visite l’Ardenne à cette époque. Cela va du brasseur aux grands industriels, comme Solvay par exemple. On remarque aussi quelques aristocrates. Mais peu. A cette période, ils sont déjà ailleurs. Au fil du temps, on remarque aussi que des ouvriers se déplacent de plus en plus, notamment le dimanche, par le biais d’associations philanthropiques ».

Une forme de base de données

« D’un point de vue plus académique, on notera que les guides touristiques imprimés de cette époque ont surtout été utilisés comme bases de données », précise de son côté le Pr Jaumain. « Les premiers guides recensaient les bâtiments intéressants, les monuments, les œuvres d’art à découvrir. Ils en dressaient la liste ».

« Les premiers auteurs avaient comme objectif de mettre en évidence les richesses et la diversité des villes et des régions abordées. Ils tenteront ensuite de répondre aux souhaits d’un certain nombre de touristes, même si on ne parle pas encore de tourisme de masse ».

Une œuvre de vulgarisation

« Quand on étudie les guides touristiques imprimés, il ne faut pas perdre de vue que ces ouvrages étaient également des œuvres de vulgarisation », explique encore Serge Jaumain. « Les grandes séries de guides se sont développées au milieu du 19e siècle, à un moment où on commençait à développer la vulgarisation scientifique de manière plus systématique. Les guides touristiques se sont intégrés dans ce mouvement. Il faut avoir cette information en tête quand on les analyse. Ils permettaient de mieux comprendre une ville et ce qu’une ville voulait eut mettre en évidence ».

« Dans un premier temps, ces guides sont  donc des relevés précis de curiosités. Leurs auteurs vont lister les œuvres d’art disponibles à tels ou tels endroits et ce à destination d’un public choisi. Progressivement, avec le tourisme de masse, on voit apparaître les séries de guides. Ceux-ci seront régulièrement mis à jour, pour devenir aujourd’hui annuels. Ce qui est également intéressant pour les chercheurs ».

Un produit désormais à l’obsolescence programmée

« Les éditeurs y trouvent aussi leur intérêt. Les guides touristiques sont ainsi devenus des produits extraordinaires, à l’obsolescence programmée. Ce qui est rare dans le monde de l’édition ».

« Ces dernières années, les guides tentent d’être de plus en plus à jour, notamment par rapport aux élections locales, aux changements de gouvernement. En les lisant, le lecteur a l’impression que le guide est hyper à jour, alors que si on compare la description des hôtels ou de restaurants, rien ne change vraiment aussi rapidement. L’idée est d’utiliser la première partie de l’ouvrage pour asseoir l’actualité du guide. Personne n’achète un guide millésimé 2017 ou 2016 en 2018. Le marketing a clairement pris  le pas sur la vulgarisation », constate le scientifique.

Les chiffres de vente et la diversification des séries de guides en attestent. En 2013, l’agence de presse française AFP, indiquait que le « guide du Routard », qui fêtait alors ses 40 ans, était passé de 100.000 exemplaires vendus en 1980 à 2,3 millions en 2013. Et que 90% de ses 150 guides étaient réactualisés tous les ans.