Hôpital au bord de mer

Un hôpital au bord de mer

par Jean Andris

Traiter des milliers de blessés de guerre dans un hôpital qui a vu le jour avec des moyens de fortune. Pratiquer une chirurgie de pointe pour l’époque et effectuer dans le même temps des travaux de recherche. Voilà l’exploit qu’ont réalisé des chirurgiens belges au cours de la Première Guerre mondiale.

 

Qui entend prononcer le nom d’Antoine Depage se dit que ce nom ne lui est pas inconnu. Mais qu’a donc fait ce Monsieur pour être entré dans l’Histoire ? Il s’agit en fait d’un de nos plus grands chirurgiens, à la fois pour son apport à la chirurgie et pour la manière dont il s’est illustré au cours de la Grande Guerre.

 

Impréparation totale

Reprenons depuis le début. Malgré son héroïsme, l’armée belge n’a pas pu faire grand-chose devant les hordes allemandes qui voulaient traverser notre pays pour s’attaquer à la France. En vertu de la neutralité qui était la sienne, la Belgique a refusé d’être complice de cette agression et fut donc victime de la déferlante germanique pour se retrouver en peu de temps réduite à quelques kilomètres carrés acculés à la mer.

 

Il faut bien dire que notre armée était bien mal préparée à devoir faire face à la puissance des armées du Kaiser. Mais même dans cette situation, les combats continuent de faire rage … et le nombre des blessés d’augmenter d’une manière effroyable, à côté de celui des tués. Et le service médical de l’armée belge – si on peut avancer pareille dénomination- était lui aussi tout aussi mal préparé à gérer pareille catastrophe.

 

Avec le peu de moyens disponibles, les blessés étaient transportés loin derrière les lignes, vers Calais notamment, pour y être soignés. Inutile de dire qu’en raison de la distance et des mauvaises conditions de transports, une proportion importante d’entre ces pauvres ères n’arrivait pas à l’hôpital (à cette époque, on dit « l’ambulance » lorsqu’il s’agit de militaires).

 

Le délai nécessité par l’arrivée à un hôpital situé loin des lignes, autant que les effroyables conditions de transport avaient raison de bon nombre de ces malheureux. Et pourtant, c’était ainsi que les armées pratiquaient à l’époque avec les victimes des combats.

 

De la vraie chirurgie

C’est alors que le Roi Albert, le Roi Chevalier dont on loue encore aujourd’hui le courage, a demandé à un chirurgien de renom, le Dr Antoine Depage, de prendre la direction du service de santé de l’armée. Mais il refuse parce qu’il veut faire « de la vraie chirurgie » et demande l’autorisation de monter un hôpital sous la bannière de la Croix-Rouge et d’y organiser une prise en charge plus efficace de nos malheureux soldats blessés au front.

 

Difficile, pour cet universitaire de se confronter aux médecins militaires qui défendaient leur grade et leur soi-disant compétence, de s’imposer et de créer une installation efficace, d’autant, comme on l’a dit, que les moyens disponibles étaient lamentablement dépassés. Mais cette forte personnalité y parvint mit en œuvre une première idée géniale, celle de soigner les victimes le plus près possibles des lignes. Ils étaient ainsi pris en charge plus rapidement et n’avaient plus à subir autant de secousses qui lors du transfert aggravaient leur état.

 

Ce fut un exploit grâce à la rapidité de la mise en place de ce que l’on appela bientôt « l’hôpital de l’Océan ».

 

La solidarité nationale, et surtout celle des populations des pays alliés, a joué pleinement et la collecte de fonds fut rapidement efficace. L’épouse du Dr Depage fut loin d’être étrangère à ce succès : elle a parcouru le monde libre, en grande partie les Etats-Unis, pour solliciter la générosité d’innombrables donateurs. Ce fut au retour d’un de ses voyages Outre-Atlantique qu’elle périt dans le torpillage du Lusitania par les Allemands.

 

Une approche moderne

La tâche fut loin d’être simple, mais Depage n’en était pas à son coup d’essai. Déjà lorsqu’il exerçait à l’Hôpital Saint-Jean à Bruxelles il y avait mis sur pied le premier service de chirurgie associé à un laboratoire médical. Il avait aussi rendu la chirurgie plus optimale en créant des sous-spécialités au sien desquelles chaque situation particulière était traitée de manière spécifique, mais dans un contexte pluridisciplinaire.

 

C’est dans cet esprit qu’il instaura à l’Hôpital de l’Océan le traitement des blessures de guerre. Grâce à lui, avec son élève Georges Debaisieux et les autres chirurgiens qu’ils purent attirer auprès d’eux, une nouvelle vision de la traumatologie se mettait ainsi en place.

 

On peut dire que cette approche très moderne pour l’époque est un véritable monument de la médecine belge. Elle est encore à la base des interventions actuelles auprès des blessés : la notion de débridement, qui consiste à éliminer chirurgicalement les tissus morts ou très abîmés avant de fermer les blessures, reste un des fondamentaux de la chirurgie moderne.

 

Les méfaits des engrais « naturels »

Une autre innovation est la détersion et la désinfection des plaies. Elle consiste non seulement à éliminer les microbes, mais aussi les sécrétions purulentes et les débris tissulaires qui retardent la cicatrisation et risquent de créer des situations irrécupérables telles que la gangrène par exemple.

 

Cette désinfection est capitale, mais les moyens disponibles alors étaient dérisoires : les antibiotiques n’existaient pas encore. Ils ne sont venus qu’au moment de la Seconde Guerre mondiale. On mesure mal, à notre époque, l’importance de la désinfection des plaies car cela paraît évident. A l’époque, c’était une révolution.

 

C’était d’autant plus important, dans cette guerre des tranchées, que les blessures étaient souillées de terre. Une terre qui avait servi aux cultures et était, depuis des siècles, engraissée avec des engrais dits « naturels ». On imagine aisément ce que des siècles d’exploitation traditionnelle ont pu déposer comme bactéries et comme germes dans le sol où les soldats venaient alors se faire massacrer.

 

Rencontre avec le Nobel de Médecine Alexis Carrel

C’est grâce à sa rencontre avec Alexis Carrel, prix Nobel de Médecine qui eut par la suite l’idée très contestable d’exprimer ses sympathies envers les idées des nazis, qu’Antoine Depage trouva le moyen de désinfecter les plaies. Chacun connaît en effet la solution de Carrel-Dakin, utilisée par le premier et mise au point par le second, chimiste anglais de génie, qui était parvenu à résoudre une série de problèmes techniques qui empêchaient l’utilisation de ce désinfectant chez l’homme.

 

Et là n’est pas la seule innovation des chirurgiens de l’Hôpital de l’Océan. Tout en apportant leurs soins salutaires aux blessés de la guerre, ils ont effectué des travaux scientifiques qui ont permis d’améliorer encore les traitements, notamment en étudiant soigneusement l’évolution des infections des plaies.

 

Ils ont consigné leurs observations et leurs résultats dans des rapports qui sont aujourd’hui connus sous le nom de « Travaux de l’Hôpital de l’Océan » et qui sont rassemblés en pas moins de trois imposants volumes.

 

Des interlocuteurs bien inspirés

Hôpital de l'OcéanHôpital de l’Océan Raymond Reding Editions Jourdan, Bruxelles-Paris, 2014 ISBN 978-2-87466-334-5, 239 pp., 18,90 €
Hôpital de l’OcéanHôpital de l’Océan
Raymond Reding
Editions Jourdan, Bruxelles-Paris, 2014
ISBN 978-2-87466-334-5,
239 pp., 18,90 €

Tout cela, et bien d’autres choses encore, est détaillé dans le livre « Hôpital de l’Océan » que vient de publier aux Editions Jourdan le Pr Raymond Reding, chirurgien aux Cliniques Universitaires St-Luc de l’UCL.

 

Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est mis à écrire cet ouvrage, il évoque deux personnages.

Le premier est son grand-père, un des derniers témoins de la Grande Guerre. Il a entendu ses récits et a compris qu’il fait œuvrer à la mémoire de tous ceux qui se sont sacrifiés, en y survivant ou non, pour défendre le pays et sa liberté. Le second personnage qui l’a encouragé est le Pr Francis Zech, doyen de la Faculté de Médecine, qui lui a fait prendre conscience de l’importance de cet épisode de la médecine belge. « Un très grand moment de notre histoire médicale », commente le Pr Reding.

 

L’Hôpital de l’Océan est une saga qui n’est pas née du hasard. Elle trouve ses racines dans l’histoire des protagonistes. L’ampleur de la tâche fut immense, puisque l’hôpital a compté rapidement 1200 lits et s’est étendu jusqu’à pouvoir en contenir 2400, soit plus que n’importe lequel des hôpitaux que nous connaissons actuellement en Belgique.

 

Du travail à la Belge

Le livre du Pr Reding est aisé à lire. Son style est agréable sans être grandiloquent. Il est fort bien documenté et n’est pas celui d’un donneur de leçons. Nous dirions qu’il est un peu à la Belge. Le travail est fait, il est bien fait, mais sans forfanterie et en toute modestie et simplicité.

 

Il fallait l’écrire : c’est en effet un grand moment de notre histoire médicale. Un moment comme il en est encore bien d’autres, et qui mériteraient eux aussi les faveurs d’un ou plusieurs auteurs et d’un éditeur.