© Laetitia Theunis
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Vivre avec les rennes, de la Préhistoire à aujourd’hui

par Laetitia Theunis Durée de lecture : 5 min

On le connaît en animal mythique de l’attelage du père Noël. Mais le renne est bien plus que cela. Voilà des millénaires qu’il est au centre de la vie de peuples affrontant un froid glacial. Le Préhistomuseum, situé à Flémalle, en province de Liège, lui dédie une exposition originale. « Vivre avec les rennes – A la rencontre des peuples du grand froid d’hier et d’aujourd’hui » est un voyage à travers le temps et l’espace.

© Laetitia Theunis
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Savez-vous que le renne est encore élevé et chassé dans certains endroits du monde ? C’est le cas des Tchouktchès. Cette population sibérienne a développé une société et une économie entièrement tournées vers l’élevage du renne. En l’observant, les ethnoarchéologues tentent d’approcher ce qu’a pu être la vie des chasseurs de rennes nomades de la Préhistoire. Ce parallélisme entre chasseurs de rennes d’aujourd’hui et d’hier est le fil conducteur de l’exposition.

À la fin de la dernière ère glaciaire, l’Europe occidentale était une steppe avec des saules en bordure des cours d’eau, des bouleaux, des genévriers et des pins. Les températures annuelles s’échelonnaient entre -25 et 10 °C. En ces temps très froids vivaient les Magdaléniens. Alors que les mammouths, et bien d’autres animaux glaciaires, étaient déjà en voie de disparition, ces hommes chassaient le lièvre, le cheval, le renard, le loup et surtout le renne. La période préhistorique des chasseurs de renne se serait étalée d’environ -18.000 ans à -12.000 ans.

Comprendre le passé grâce à l’ethnologie

À Pincevent, près de Paris, un site exceptionnel et quasiment intact d’un campement de chasseurs de rennes magdaléniens d’il y a 12.300 ans a été mis au jour. Les schémas représentent le foyer à l’extérieur des tentes. Comment peut-on connaître ce genre de détails ? En tissant des liens entre archéologie et ethnologie, comme l’explique l’archéologue Jennifer Kedzia, co-commissaire de l’exposition:

 

Les archéologues se sont ainsi rendus en Sibérie, rencontrer les peuples nomades aux pratiques ancestrales. Leur foyer se tenant à l’entrée de leur tente, c’est dorénavant de cette façon que sont illustrés les habitats préhistoriques. « De même, c’est l’inspiration ethnologique qui mène à représenter ces derniers sous forme de tipis », poursuit-elle.

Sur le site de fouilles de Pincevent, on a bien retrouvé des déchets domestiques délimitant une base circulaire. Il s’agit d’objets utilisés au quotidien par les hommes préhistoriques et abandonnés le long du bord interne de leur habitation, menant à un effet de paroi circulaire. Par contre, aucun élément de l’ossature en bois soutenant leur élévation n’a été trouvé.

Reconstitution d'un habitat circulaire composé de peaux de rennes. © Laetitia Theunis
Reconstitution d’un habitat circulaire composé de peaux de rennes. © Laetitia Theunis

On imagine qu’à la fin de la dernière période glaciaire, nos ancêtres chasseurs de rennes auraient pu ériger des habitats temporaires semblables à une yaranga. Il s’agit de la tente typique des Tchouktchès et des Koriaks, éleveurs de rennes contemporains de l’extrême nord-est de la Sibérie. D’un diamètre allant de 4,5 à 10 m, elle est soutenue par de nombreux poteaux de bois placés par groupes de trois formant des trépieds stables. Cette structure est couverte de deux demi-bâches d’une trentaine de peaux de renne, poils vers l’extérieur, tirées et arrimées par des sangles et lestées par des pierres.

Au paléolithique, pierrades, bouillies et rôtis à la broche

Dans les régions très froides, l’alimentation est essentiellement carnée. Outre briser des os longs de renne pour en sucer la moelle, les Magdaléniens faisaient des bouillies, rôtissaient à la broche et se régalaient de pierrades. En effet, les fouilles de Pincevent ont révélé que la zone circulaire et vide à côté du foyer était probablement due à la présence d’un récipient dans lequel on faisait bouillir des liquides en y plongeant des pierres chaudes du foyer. Aussi, un os utilisé comme broche de cuisson a été découvert dans une tente du site de Gönnersdorf en Allemagne. Enfin, à Hauterive-Champréveyres, en Suisse, une dalle, posée sur deux pierres et sous laquelle on disposait des braises, témoigne d’une pratique préhistorique de la pierrade… vraisemblablement de viande de renne.

C’est que dans le renne, tout est bon. Du sabot au velours des bois. Les peuples contemporains de Sibérie orientale préparent ce dernier cru ou bouilli ou encore fermenté. Manger un animal si proche de la communauté témoigne d’un lien étroit entre l’homme et l’animal: l’homme se fond à lui et inversement. C’est ainsi que certaines parties sont interdites de consommation au risque de grands malheurs. Chez les Evenks, par exemple, s’ils ne veulent pas perdre l’ouïe, les garçons ne doivent pas manger d’oreilles de rennes.

Outre l’aspect alimentaire, le renne a de tout temps procuré différentes matières premières, travaillées pour fabriquer des objets du quotidien: sa peau pour confectionner des habits ou des bottes, ses os et ses bois pour fabriquer des outils et ustensiles ou encore ses tendons, torsadés en cordes.

Pièces d'habillement. © Laetitia Theunis
Pièces d’habillement. © Laetitia Theunis

Le renne, au centre d’un rituel ?

Le cervidé aurait également joué un rôle dans des rituels préhistoriques. En 1934, à Stellmoor, en Allemagne, Alfred Rust fouille les sédiments de la vallée au pied de la colline d’un campement de chasseurs archers de la culture Ahrensbourgienne, datant d’il y a 12 000 ans. Il découvre dans la vase pas moins de 650 rennes, abattus pendant leur migration d’automne à quatre moments différents.

Le site montre une ressemblance avec les sites « Tiva », lieux de rassemblement au printemps et en automne de familles Evenks. Ces chasseurs modernes de la Sibérie centrale s’y retrouvent pour de grandes chasses collectives à l’arc sur des troupeaux de rennes migrants et pour y effectuer des rituels.

 

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