Notre mémoire peut nous jouer des tours

9 septembre 2026
Temps de lecture : 6 minutes
par Camille Stassart

On a tendance à considérer notre mémoire comme une archive fidèle de notre passé. Elle fonde notre identité, structure nos récits de vie et nourrit nos relations. Pourtant, la recherche l’a largement démontré, la mémoire humaine est faillible. On oublie, bien sûr. Mais, plus troublant, nous sommes aussi capables de fabriquer des souvenirs autobiographiques qui ne se sont jamais produits.

C’est à ce phénomène fascinant qu’était consacrée la conférence « Comment notre esprit génère-t-il des faux souvenirs ? », donnée par Serge Brédart, spécialiste des liens entre identité et mémoire, dans le cadre du Forum des Savoirs de l’Université de Liège.

La mémoire n’est pas un disque dur

« Pendant longtemps, la science cognitive a comparé la mémoire humaine à un ordinateur », entame le Pr Brédart. Dans cette perspective, « l’oubli restait la principale limite du système, quand l’erreur était considérée comme une bizarrerie, qu’on prenait peu en compte. »

Cette vision sera remise en question à partir des années 1990. La redécouverte de travaux pionniers impose alors l’idée que la mémoire ne rejoue pas le passé comme un film, mais reconstruit les évènements à partir de fragments : indices contextuels, émotions, connaissances générales… qui sont susceptibles d’être modifiés après coup. « La plupart du temps, la mémoire fonctionne remarquablement bien. Mais on sait aussi aujourd’hui qu’elle est faillible, malléable et sujette aux distorsions. »

Les chercheurs de l’époque essaient alors de savoir si l’esprit humain peut créer de toutes pièces des souvenirs autobiographiques, accidentellement ou volontairement. Et si oui, quelles situations ou facteurs favorisent leur émergence.

La mémoire ne rejoue pas le passé comme un film, mais reconstruit les évènements à partir de fragments – image libre de droit

Générer des souvenirs qui n’ont jamais existé

« Des procédures visant l’induction de faux souvenirs d’enfance (non traumatiques) sont notamment développées », explique le Pr Brédart, détaillant au public différents protocoles alors mis en place par les chercheurs. Certaines expériences consistaient, par exemple, à présenter à des étudiants des anecdotes de leur enfance fournies par les parents, dont certaines étaient inventées. D’autres s’appuyaient sur des photos truquées, comme un vol fictif en montgolfière avec leurs parents.

Photo truquée d’un vol en mongolfière sur base d’une photo d’enfance originale de l’étudiant avec son père © Wade et al.

Les chercheurs combinaient ensuite différentes techniques pour produire chez les participants un faux souvenir de l’épisode : consignes répétées de récupération (« Prends le temps de t’en rappeler dans les jours suivants »), questions suggestives présupposant que la situation a bien eu lieu (« Qu’as-tu vu de là-haut ? », « Le vent soufflait-il fort ? » « Te souviens-tu d’une odeur particulière »…) ou encore imagerie guidée, où l’on invite les participants à se détendre, à fermer les yeux et à se projeter mentalement dans la scène.

30% des participants produisent un faux souvenir

Et cela s’est révélé rudement efficace. Au bout de quelques entretiens, une partie des participants finissait par admettre que l’événement s’était produit, allant jusqu’à se remémorer des détails de la scène. « Une revue de la littérature de 2017 portant sur 8 études d’implantation de faux souvenirs, regroupant en tout 423 étudiants, confirme que 30,4% des participants génèrent de faux souvenirs », expose le Pr Brédard. « Parmi eux, 8,5% ont des faux souvenirs dits ‘partiels’, c’est-à-dire qu’ils acceptent que l’évènement se soit produit et se rappellent au moins un détail. 10,8 % présentent des faux souvenirs ‘entiers’, avec un à cinq détails. Enfin, 11,1% ont des faux souvenirs ‘robustes’, se remémorant de nombreux détails. »

Comment l’expliquer ? « Trois circonstances vont favoriser la probabilité d’en produire : toute situation qui rend l’évènement plausible (photo, récit d’autrui). Ce qui amène la personne à entamer des activités de construction d’une représentation mentale de l’événement, qui va favoriser la confusion.» Cela sera renforcé par la répétition des tentatives de récupération, qui installe artificiellement un sentiment de familiarité avec une situation fictive. Les suggestions et l’imagerie mentale détaillée (qui peut inclure le fantasme) augmentent encore la probabilité du phénomène.

Des (faux) souvenirs auxquels on ne croit plus

Notre mémoire est donc non seulement susceptible de déformer les souvenirs existants, mais elle peut aussi en fabriquer de très convaincants. Dans ce contexte, la conférence met en avant un phénomène récemment identifié par la recherche : les souvenirs « désavoués », c’est-à-dire des souvenirs autobiographiques – potentiellement faux – auxquels on ne croit plus. Etudié notamment à l’unité de recherche facultaire psychologie et neuroscience de la cognition de l’ULiège, le phénomène concernerait environ 20 % de la population, et touche aussi bien les souvenirs d’enfance que ceux de l’âge adulte.

On ne leur accorde plus de crédit pour différentes raisons. Soit parce qu’ils paraissent hautement improbables, comme se souvenir d’une attaque de fourmis de 20 cm dans le jardin de ses grands-parents quand on était enfant. Ou bien parce qu’une preuve matérielle les contredit, comme une photo. Ou encore parce que l’entourage nie que l’événement ait eu lieu. « Dans ce dernier cas, le souvenir désavoué n’est pas nécessairement faux. Il arrive que des faits bien réels soient niés ou remis en cause par les proches, selon le contexte », précise le Pr Brénard.

Fait notable : même quand on n’y croit plus, le souvenir reste très net. « La mesure du niveau de reconnexion reste très haute, alors même que la mesure du niveau de croyance est très faible. Or, on ne pensait pas que ces deux dimensions pouvaient coexister. »

Si notre mémoire est un système généralement fiable, il est aussi imparfait. Se souvenir, c’est reconstruire. Et reconstruire, c’est aussi parfois inventer. En dehors de la cohérence, « aucun critère ne permet d’affirmer avec certitude qu’un souvenir est vrai ou faux », conclut le Pr Brénard.

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