Un monde qui ne respecte pas grand-chose

11 août 2023
par Raphaël Duboisdenghien
Durée de lecture : 4 min
« Apprendre à bien parler des sciences », par Isabelle Stengers. Editions La Découverte. VP 20,50 euros ,VN 14,99 euros

Aux éditions La Découverte, sur la couverture du livre «Apprendre à bien parler des sciences» d’Isabelle Stengers, «un couple d’ennemis brandissant des bâtons se bat au beau milieu des sables mouvants». Selon la philosophe des sciences à qui on doit le nom de la collection «Les empêcheurs de penser en rond», cette description du tableau de Goya par le philosophe et historien des sciences Michel Serres pourrait convenir à «la guerre des sciences». Commencée aux États-Unis à la fin du XXe siècle. Entre des scientifiques et des philosophes, sociologues, spécialistes des études culturelles.

L’ancien pacte est brisé

La professeure émérite de philosophie des sciences de l’Université Libre de Bruxelles pense qu’elle pourrait s’ajouter au tableau. «Je vais tenter d’intervenir dans la lutte, de créer les mots qui désarticulent l’affrontement entre les scientifiques et leurs interprètes», dit-elle. «La vase qui monte m’engloutira, puisque sa montée signifie la condamnation de mon intervention à la futilité, son identification à la défense de privilèges appartenant au passé. Souvenir d’un temps où les scientifiques avaient cru pouvoir échapper de manière durable à la loi commune. Se faire respecter dans un monde qui ne respecte pas grand-chose.»

«Progressivement, obstinément, les protagonistes industriels, financiers et étatiques qui sont les interlocuteurs traditionnels des chercheurs travaillant en milieu académique sont sortis du rôle qu’ils étaient censés tenir. Brisant le pacte que les scientifiques croyaient avoir passé avec eux.»

Isabelle Stengers ignore comment les combattants de Goya pourraient résister aux sables mouvants. «Il s’agit plutôt de repeupler la scène avec de nouveaux protagonistes. Intéressés les uns par ce que peut la critique. Les autres par ce que peut la preuve. Et d’autres encore par des aspects du paysage qui n’intéressent aucun des deux combattants, qu’ils s’accorderaient à juger secondaires.»

Les travaux de Galilée et de Newton n’expliquent rien

La chercheuse se réfère au sinologue et historien des sciences Joseph Needham qui se demandait pourquoi, en Europe, des inventions techniques, que la Chine avait absorbées sans rupture, pouvaient être mises à l’origine de ce que l’on a appelé la révolution industrielle. «Beaucoup disaient, et je l’ai encore entendu dire récemment: c’est la physique qui a fait la différence, la grande découverte de la fécondité des mathématiques pour décrire le monde. Needham ne s’est pas arrêté là. Embryologiste de formation, il savait à quel point cette fécondité est limitée.»

Joseph Needham affirmait que les travaux de Galilée ou de Newton n’expliquent rien. C’est le fait qu’ils aient pu faire l’événement qui devrait être expliqué… «L’explication qu’il a retenue est celle qui met en scène la liberté dont bénéficiaient alors les entrepreneurs européens, dont le philosophe des sciences Bruno Latour a décrit les héritiers s’activant à la construction de réseaux sans cesse plus longs.»

Pour Isabelle Stengers, «Galilée est en effet un constructeur de réseau. Il a su faire événement avec un savoir qui ne concernait en fin de compte que la manière dont des boules bien rondes roulent le long d’un plan incliné bien lisse, à quoi on peut ajouter des observations à la lunette qui lui ont permis d’ajouter quelques arguments à l’appui de l’hypothèse héliocentrique.»

«Galilée a su faire événement car il a su mettre ce savoir en communication directe avec la grande question de l’autorité, des droits du savoir qui entreprend face aux traditions philosophiques et théologiques.»

Plus rien n’arrête les «stakeholders» sourds et aveugles

La mise en réseau implique l’action des «stakeholders». Des personnes, internes ou externes, parties prenantes dans une entreprise. Et que l’entreprise connecte. Sans unifier pour autant leurs intérêts.

«Les stakeholders d’aujourd’hui ne sont plus arrêtés par rien», souligne la Pre Stengers. «Un nouveau projet politique, associé au terme de bonne gouvernance, se propose de leur confier les responsabilités que ne pourrait plus assumer une démocratie représentative définie comme à bout de souffle. Il est essentiel que le stakeholder soit l’homme de l’opportunité. Sourd et aveugle à la question du monde à la construction duquel ses efforts contribuent.»

C’est avec un sentiment d’horreur que la philosophe des sciences a découvert que l’«empowerment», le processus utilisé par des activistes étatsuniens dans les années 1970 pour agir sur des événements qui les concernent, est devenu «l’empowerment des stakeholders». «De ceux qui ont des intérêts dans une situation. Et à qui devrait être laissé la responsabilité de décider eux-mêmes. Libérés des pesanteurs contraignantes de règles qui les empêchent de déterminer ce qui est meilleur pour eux.»

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