Marie Dupont

Vivre avec les invisibles

Durée de lecture : 4 min
«L’intelligence des invisibles» par Anne-Marie Vuillemenot. Editions Academia-L’Harmattan – VP 32€, VN 24,99€

Aux éditions Academia-L’Harmattan, l’anthropologue Anne-Marie Vuillemenot dévoile «L’intelligence des invisibles» . Une cohabitation avec les esprits vécue en Asie centrale, au Kazakhstan, et à l’extrême Nord de l’Inde, au Ladakh. La professeure à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) collabore au Laboratoire d’anthropologie prospective (laap). Elle est aussi kinésithérapeute et ostéopathe.

Pour analyser les interactions entre humains et invisibles, la chercheuse enquête depuis plus de 20 ans au Kazakhstan. Et de 2010 à 2015 dans le district du Ladakh, très proche du Tibet. En 2016, elle bénéficie d’une année sabbatique pour suivre ses intuitions, ses réflexions.

«Je me suis toujours initialement présentée comme ethnographe», précise Anne-Marie Vuillemenot. «C’est-à-dire comme quelqu’un intéressé par le mode de vie des gens et ayant l’intention de publier le résultat de ses enquêtes. Ainsi, à plusieurs reprises, certains m’ont demandé de ne pas écrire ce qu’ils me révélaient. J’ai respecté systématiquement ces demandes.»

Respecter la croyance de l’autre

«Pour les personnes avec lesquelles je travaille, les invisibles sont des sujets à part entière avec lesquels il faut négocier pour que le monde des humains se trouve pacifié et que la vie quotidienne se déroule sans heurt. Mes interlocuteurs les voient, les constatent et les subissent. Ils ne les imaginent pas. Comme mes interlocuteurs, je prends au sérieux les invisibles, les figures d’esprits, les divinités sans les réduire à des représentations symboliques. Ceci n’est pas une question de croyance, mais de respect de la croyance de l’autre.»

Au Kazakhstan, les interlocuteurs de la Pre Vuillemenot s’adressent aux invisibles avec de belles paroles aux formes artistiques, poétiques. Par l’intermédiaire de la fumée du foyer. De joutes verbales entre clans. D’un ou d’une baqsi, chaman guérisseur ou voyant. Toute parole devient suspecte, susceptible de maléfice si elle n’entre pas dans les normes acceptées par les humains et les invisibles. Chaque compliment peut paraître équivoque.

La chercheuse entre en transe

Pour répondre aux humains, les invisibles vont droit au but, sans délicatesse. Ils se glissent dans un baqsi, un Iha mo ou Iha pa (médium ou oracle ladakhi) qui leur abandonne son corps pour résoudre les maux, malheurs et maladies. Entre en transe. La chercheuse en a fait l’expérience. Elle relate les séquences de son initiation par un baqsi.

«J’ai aujourd’hui encore beaucoup de mal à qualifier les événements qui se sont produits à travers moi, en dehors de ma volonté et en pleine conscience de ce qui se passait», explique l’ethnographe. «Je n’avais pas conscience d’être en transe, si tant est que je pusse reconnaître en moi cet état. Mais bien d’être agie par d’autres.»

Après cette expérience, Anne-Marie Vuillemenot est perçue différemment au Kazakhstan. Les mères lui apportent leurs nouveau-nés pour qu’elle souffle ou crachote trois fois sur eux. Comme il est de coutume quand des enfants sont présentés à un ou une baqsi. Les baqsi la considèrent comme une collègue.

«Cette initiation a eu des répercussions sur ma manière d’être au monde et à ma discipline, me poussant à investiguer encore et encore le champ des transformations corporelles issues de techniques très diverses. Transe, lecture dans la paraffine, divination avec 41 pierres ou haricots. Mais surtout, elle m’a encouragée à développer mes sensations et perceptions à divers milieux. À regarder, entendre, sentir, goûter, toucher avec plus d’acuité. À ce moment-là, je pratiquais encore beaucoup l’ostéopathie. Et nombre de patients me l’ont fait remarquer.»

Les esprits s’adaptent à la modernité

«Toutes les pratiques déployées au cours des pages de ce livre reconnaissent que d’autres peuvent agir à travers soi, rendant ainsi implicite la démesure de la vie sociale. Chacun accepte la banalité des échanges avec les invisibles. Et partant celle des rites et des séances.»

De plus en plus de personnes déclarent être investies par des invisibles. Et vivre des revenus standardisés de leurs consultations.

«Parfois contraints à la migration ou à la cohabitation, par exemple avec des antennes de téléphonie mobile, les esprits vendus ou monétarisés continuent cependant à se manifester et à s’inscrire dans la circulation des belles paroles», constate la Pre Vuillemenot. «Pris dans des transformations sociales, économiques et culturelles, ils s’adaptent, travaillent et s’incarnent plus rapidement et efficacement pour pouvoir être entendus. La multiplication des moyens de communication ne prive pas la belle parole de son poids.»

Les Bruxellois sont plutôt bien «connectés»

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Une étude conjointe menée par Innoviris (l’Institut bruxellois pour la recherche et l’innovation) et l’IBSA (l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse) montrent que les Bruxellois sont plutôt bien « connectés ». Telle est la conclusion à laquelle arrivent Roger Kalenga-Mpala (IBSA) et Ariane Wautelet (Innoviris). Ils ont analysé l’accès des Bruxelloises et des Bruxellois aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Ils soulignent aussi que ceux-ci possèdent et utilisent très fréquemment les équipements TIC dans leurs activités quotidiennes.

Près de 9 Bruxellois sur 10, âgés de 16 à 74 ans, utilisent régulièrement internet à domicile ou ailleurs, dans leur vie quotidienne. L’activité la plus populaire est l’utilisation des réseaux sociaux. Toutefois, deux internautes bruxellois sur trois y ont aussi recours pour des interactions avec les pouvoirs publics. Une proportion qui n’augmente cependant quasi plus ces dernières années, semble-t-il.

Une fracture numérique encore palpable

Ce beau bulletin comporte aussi des zones sombres. Les auteurs montrent que tous les Bruxellois ne sont pas égaux face à la transformation numérique. La fracture numérique, mesurée par la part de la population n’ayant jamais utilisé internet, touche encore une partie non négligeable de Bruxellois (environ 15 %).

Les données utilisées par les deux chercheurs proviennent de l’enquête sur l’utilisation des TIC par les ménages organisée par Statbel (Direction générale Statistique — Statistics   Belgium).

Cette enquête est effectuée annuellement auprès des ménages privés comptant au moins une personne âgée entre 16 et 74 ans. Le but est d’établir des statistiques et des indicateurs concernant l’utilisation et la détention des TIC auprès des ménages et des individus permettant une comparaison internationale, ainsi que  de calculer des indicateurs nationaux de la fracture numérique.

Le questionnaire de l’enquête  2018 comportait deux parties :

– l’accès à internet à domicile par les ménages et le type de connexion
– l’utilisation personnelle d’ordinateurs et d’internet par les individus

Cette seconde catégorie comprend l’utilisation de GSM, de smartphones, d’ordinateurs, diverses activités effectuées sur internet, recours à l’administration en ligne, le commerce électronique, etc.

Dans le cadre  de cette enquête, les utilisateurs réguliers d’internet les chercheurs ont opté pour les personnes qui ont consulté internet au moins  une fois par semaine en moyenne, au cours  des trois mois précédant l’enquête. L’échantillon réalisé pour l’enquête  2018 était composé de 5.810 personnes âgées de 16  à 74  ans résidant en Belgique dont 795 personnes habitant en Région de Bruxelles-Capitale.

Parmi les graphiques qui illustrent l’enquête bruxelloise, on notera aussi quelques comparaisons avec les autres régions du pays, ainsi qu’avec différentes régions européennes.

En ce qui concerne précisément l’accès des ménages à internet, à large bande, la situation à Bruxelles est (un peu) moins bonne qu’en Flandre et (légèrement) meilleure qu’en Wallonie.


Dans les trois régions belges, entre 15 et 20 % des ménages n’ont pas accès à internet à large bande. Selon Roger Kalenga-Mpala et Ariane Wautelet, cette situation s’explique principalement par les raisons suivantes :

– internet n’est pas nécessaire (3 % des ménages sans connexion à internet)
– le manque de compétences (3 %)
– le matériel est trop cher (2 %)
– le coût de connexion est trop élevé (1 %)

« L’utilisation d’internet au sein  de la population diffère fortement selon certaines catégories socio-économiques », constatent-ils. En Belgique, l’utilisation d’internet est presque identique chez les hommes et les femmes. Par contre, on observe des écarts importants entre catégories sociales.

« Les individus aux revenus les moins élevés et au niveau d’éducation faible sont proportionnellement plus nombreux à ne jamais avoir utilisé internet. Les personnes âgées de 5 ans et plus sont également moins susceptibles d’avoir déjà utilisé internet. La fracture numérique est en outre plus marquée chez les personnes sans emploi et les inactifs, selon l’enquête sur l’utilisation des TIC par les ménages ».

 

Le moustique tigre « monte » également vers la Belgique en voiture

Durée de lecture : 4 min

L’aire de repos de Wanlin, sur l’autoroute E-441, entre Arlon et Namur, n’est pas qu’une halte appréciée par les camionneurs et les vacanciers. Le moustique tigre, qui potentiellement peut véhiculer divers virus pouvant affecter la santé humaine, comme la dengue, le chikungunya ou encore Zika, aime aussi y faire arrêt. Et à l’occasion y pondre quelques oeufs.

« L’an dernier, pour la première fois depuis que le programme MEMO de surveillance des moustiques exotiques est en cours en Begique, nous avons effectivement découvert des oeufs de moustique tigre à Wanlin », explique la Dre Isra Deblauwe, biologiste à l’Institut de Médecine tropicale (IMT). « Une première pour cette aire d’autoroute ».

Les aéroports de Bruxelles, Liège et Charleroi sous surveillance

Une vingtaine de sites susceptibles de faciliter l’arrivée en Belgique du moustique tigre (Aedes albopictus) font l’objet d’une surveillance étroite dans le cadre du projet MEMO. Par exemple les sites industriels où arrivent des pneus ou des plants de bambous dont les pieds baignent dans une eau stagnante, indispensable aux oeufs et larves de moustiques exotiques. Mais aussi les ports et trois aéroports du pays (Zaventem, Charleroi et Liège).

En ce qui concerne l’aire de Wanlin, la découverte d’oeufs de moustiques tigres n’était qu’une demi-surprise pour l’entomologiste de l’IMT.

 

La Dre Isra Deblauwe (IMT) installe un piège à moustiques adultes à Wanlin.

« Nous savions que des traces de moustiques tigres avaient déjà été repérées plus en amont sur l’autoroute, du côté du Grand-Duché, et de la France, à Hondelange », explique-t-elle. « Nous nous attendions à ce qu’ils poursuivent leur route vers notre pays », précise la scientifique, qui dispose des pièges à oeufs et des pièges à moustiques adultes dans les sites placés sous surveillance dans le cadre du projet MEMO. Un projet qui est financé par les gouvernements flamands, wallon et bruxellois, ainsi que le SPF Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement dans le cadre de l’accord de coopération national.

Dr Wim Van Bortel, IMT

“Partout où il y a des passagers, les moustiques tigres sont susceptibles de jouer aux passagers clandestins. Ils suivent la piste du CO2 émis par les êtres vivants », explique le Dr Wim Van Bortel, chercheur à l’IMT. « Quand on voyage d’une zone endémique, par exemple le sud de l’Europe, et qu’on remonte vers la Belgique, des moustiques peuvent prendre place dans les voitures et ainsi se retrouver chez nous ».

Trois provinces wallonnes concernées par le « tigre »

L’été dernier, des moustiques tigres ont été détectés dans cinq sites en Belgique, dont trois provinces wallonnes (Namur, Luxembourg et le Hainaut). Cette année, aucun moustique tigre n’a encore été repéré dans le pays. Cela ne signifie pas pour autant que ces espèces exotiques ne risquent pas de réapparaître chez nous plus tard dans l’année. Avec la période estivale et ses migrations de vacanciers, le risque est bien présent.

Le moustique tigre (à gauche) est bien plus petit que le moustique indigène (à droite)

« Cet été, nous allons continuer nos contrôles rigoureux dans la vingtaine de sites à risque afin de détecter au plus tôt la présence de moustiques tigres et d’autres espèces exotiques. Si nous pouvons les localiser à temps, nous pourrons mieux les combattre et veiller à leur non-prolifération dans le pays. Même si les moustiques s’établissent ici, il est important de surveiller les populations de près afin d’être en mesure d’évaluer le risque de transmission de maladies. », dit-on à l’IMT.

En 2018, les chercheurs du projet MEMO avaient également détecté quelques autres moustiques exotiques chez nous, comme Aedes japonicus dans la région de Maasmechelen et de Natoye.

Ces deux types d’insectes sont moins agressifs et ne sont pas vecteurs de maladies importantes. Par contre la présence d’Aedes japonicus a été confirmée dans les provinces de Liège (à Eupen) et de Namur… de quoi ouvrir l’oeil… et le bon. Les moustiques tigres sont en effet nettement plus petits que les moustiques qu’on rencontre classiquement chez nous.

Prédire les éruptions sans magma

Durée de lecture : 4 min

Coulées de lave, magma en éruption, nuage de cendres…Ce sont les images qui viennent à l’esprit quand on pense à l’explosion d’un volcan. Pourtant, les éruptions sans magma sont une réalité. Bien que peu fréquentes, elles sont encore plus dangereuses, car moins prévisibles.

L’explosion du volcan Ontake (Japon) en 2014 est un bon exemple. Sans signe avant-coureur, son activité volcanique a surpris tout monde, tuant des dizaines de randonneurs.

Étudier ce type d’éruption pour mieux les prédire est l’intérêt des recherches de Corentin Caudron, docteur en volcanologie de l’Université Libre de Bruxelles et de l’Observatoire Royal de Belgique.

La cohabitation du feu et de l’eau

C’est en tant que chercheur à l’Institut français des Sciences de la Terre (ISTerre) et l’Institut français de recherche pour le développement que le Dr Caudron étudie ces curieuses éruptions a-magmatiques. Et plus spécifiquement les éruptions “phréatiques”. « Elles se caractérisent par des explosions d’eau, de gaz à très haute température, et de roches. Ce qu’on appelle des nuées ardentes ».

Ce qui provoque ces éruptions est l’explosion du système hydrothermal. Une zone formée par l’infiltration des eaux de pluie, et située au-dessus de la chambre magmatique du volcan.

Eruption Phréatique

« Mes recherches visent à davantage comprendre ce système pour mieux prédire son influence sur les explosions phréatiques » précise le chercheur.

Lui et son équipe ont ainsi étudié les volcans disposant d’un système hydrothermal comme le Kawah Ijen et le Merapi en Indonésie. Mais aussi le Mont Ontake au Japon, le Ruapehu, le Tongariro et le White Island en Nouvelle-Zélande, ainsi que le Poás-Turrialba au Costa Rica.

Mount Ontake, Japon

À l’écoute du cœur des volcans

Ce sont ces mêmes systèmes hydrothermaux qui compliquent la prévision des éruptions phréatiques.

« Les gaz émis par la chambre magmatique sont en effet partiellement absorbés par l’eau présente dans le système. On perd ainsi une information utile pour juger l’activité volcanique » explique le Dr Caudron.

Néanmoins, si ces éruptions sont difficiles à prévoir, ce n’est pas pour autant impossible. Le chercheur examine par exemple, au sein des systèmes hydrothermaux des volcans, les ‘bruits sismiques continus’. C’est-à-dire les micro-tremblements de terre qui secouent continuellement les volcans.

« En mesurant cela, nous sommes informés de l’activité sismique interne du volcan. Une fois ces données récoltées, nous réalisons ensuite des modèles informatiques de prédiction ».

Une bouteille de champagne sous pression

Grâce à ces modèles, le Dr Caudron comprend mieux le fonctionnement de ces volcans. Et suspecte même aujourd’hui la cause des éruptions phréatiques :

« Nous pensons que les minéraux comme le soufre et la silice, dissous dans l’eau du système, se solidifient au fil des années, jusqu’à colmater son entrée. Comme un bouchon sur une bouteille de champagne. Les gaz émis par le magma s’accumulent alors dans le système, qui est mis sous pression, et finit par exploser ».

Nous pensions jusqu’alors que la cause des éruptions venait de la chambre magmatique. Mais on comprend bien aujourd’hui qu’il est essentiel de prendre en compte ce type de phénomènes de colmatage, clairement sous-estimés. Ce qui met en perspective nos connaissances dans le domaine ».

Les volcans, l’affaire de tous

Ces nouvelles connaissances sont précieuses pour des pays comme l’Indonésie. Région la plus volcanique du monde.

« Il faut imaginer qu’il y a là-bas en permanence 20 volcans en alerte, 110 potentiellement actifs, sans compter ceux que l’on ne connait pas ! » signale le Dr Caudron.

Pinatubo, Indonésie

Selon lui, ce transfert de compétences est extrêmement important, car en cas d’éruption majeure, la planète tout entière est concernée.

Écoutez le Dr Caudron revenir sur l’éruption du Pinatubo (Philippines) qui a eu un impact mondial

Toutefois, comme le souligne le chercheur, la volcanologie reste une science jeune. Aussi, de nombreuses techniques de surveillance des volcans sont constamment élaborées.

Des technologies comme l’inSAR, un radar récemment développé, est aujourd’hui très utile pour les volcanologues. Il permet de cartographier le sol à l’aide d’images de la surface de la Terre, recueillies par des satellites orbitaux. Ceux-ci peuvent par exemple mettre en évidence la déformation liée à la circulation du magma dans la croûte terrestre.

« On ne pourra jamais empêcher un volcan d’entrer en éruption. Mais en détectant à l’avance son activité et sa puissance, on peut évacuer la population, et ainsi sauver des vies, tout en limitant les pertes économiques » assure Corentin Caudron.

Les hormones sexuelles influencent-elles le cerveau des ados ?

Durée de lecture : 3 min

Au cours de l’évolution, des différences ont été observées dans la structure et le fonctionnement des cerveaux mâles et femelles. Au laboratoire du GIGA-Neurosciences (ULiège), l’équipe de Julie Bakker, directrice de recherche F.R.S-FNRS, tente d’élucider les mécanismes génétiques et hormonaux qui entrainent cette différenciation sexuelle dans le cerveau.

Depuis 3 ans, les scientifiques se penchent notamment sur la fonction des hormones sexuelles sur le cerveau des adolescents, à la puberté.

Un cerveau sexué

Pour rappel, l’homme et la femme se distinguent génétiquement par leurs chromosomes sexuels. Ce sont ces chromosomes qui caractériseront les organes reproducteurs, les ovaires et les testicules, chez le fœtus. Ces organes deviendront par la suite les centres de production des hormones sexuelles (œstrogènes et testostérones), qui joueront un rôle clé dans les différences entre garçons et filles au niveau cérébral.

Les scientifiques suspectent toutefois que l’action des hormones sur le cerveau peut varier, indépendamment du sexe de la personne. Le laboratoire a ainsi récemment découvert que le cerveau des personnes transgenres ressemble davantage au genre souhaité qu’à leur sexe biologique.

« Ces recherches ont mis en évidence l’importance des hormones dans la différenciation sexuelle du cerveau. Et nous nous demandons aujourd’hui si ces hormones continuent d’influencer le cerveau après la naissance. Supposant que la puberté serait une période supplémentaire dans cette différenciation » indique la Dre Julie Bakker, directrice du GIGA-Neurosciences.

Le cerveau des ados en construction

Nous savons que la puberté est une période de transition qui se caractérise par une accélération de la croissance, le développement des appareils sexuels et de reproduction. Mais qu’en est-il du cerveau ?

« On sait que certaines régions du cerveau continuent de se construire jusqu’à 20 ans. C’est par exemple le cas du lobe frontal. Le tout est de savoir si l’évolution du cerveau à cette période est seulement liée à la croissance. Ou si les hormones sexuelles ont une incidence sur le développement cérébral des garçons et des filles à ce moment-là » se questionne la neuroendocrinologue.

Pour y répondre, l’équipe de Julie Bakker étudie et compare le fonctionnement cérébral de deux groupes à l’aide d’IRM fonctionnelle et structurelle.

Le 1ergroupe se compose de personnes atteintes du syndrome de Kallmann. Dans leur cas, la puberté ne se manifeste pas spontanément. Et doit être provoquée par des médicaments. Le second groupe comprend quant à lui des personnes ayant une puberté précoce (avant 10 ans) ou tardive (après 15 ans), sans pathologie.

« L’idée est d’analyser la manière dont ces hormones sexuelles agissent sur le cerveau durant le processus de puberté. Et si elles influencent ou non la différenciation dans le cerveau des garçons et des filles ».

Inhiber la puberté, une bonne idée ?

Au-delà d’améliorer notre compréhension du cerveau, cette étude vise à mieux déterminer l’impact des traitements chez les enfants souffrant d’une ‘dysphorie de genre’ (DG).

Ce mal-être est provoqué par le décalage entre le sexe qui leur a été attribué à la naissance et leur identité de genre. Bien que la DG ne touche pas nécessairement toutes les personnes transgenres.

« Les stratégies de traitements actuelles impliquent parfois des prises de médicaments qui inhibent le processus de puberté. Le but est de laisser plus de temps à l’enfant et sa famille pour réfléchir à un éventuel changement de sexe. Tout en évitant le stress de voir le corps évoluer ».

« Notre étude permettra de savoir si inhiber cette puberté n’est pas risqué pour le développement cérébral et la différenciation sexuelle » souligne la Dre Bakker.

Les résultats du projet permettront dans tous les cas de mieux diagnostiquer et prendre en charge ces enfants.

La science est-elle soluble dans l’Union européenne ?

Durée de lecture : 5 min

Europe de la Recherche (*)

Quel sera l’impact des prochaines élections européennes sur la science européenne ? La science n’est pas la priorité des priorités de ce prochain vote, tant pour les élus que pour les électeurs, d’autres sujets tenant en effet le haut du pavé médiatique et politique, comme le Brexit, l’emploi, la migration, le climat ou la défense européenne. Il n’empêche : la recherche (avec l’innovation) est l’une des politiques en hausse de l’Union européenne. Et les nouveaux députés (751 eurodéputés ―705 après le Brexit ―dont 21 Belges) auront à bâtir et voter, au cours des 5 prochaines années, les textes de loi appliqués par les Etats membres.

Le Parlement et la science

En réalité, le Parlement européen s’intéresse de près à la science et à la technologie. Notamment grâce à sa commission « ITRE » (pour Industrie, Recherche et Energie), qui se consacre à ces questions.  Actuellement composé d’une centaine de membres et présidé par le Polonais Jerzy Buzek, ce groupe de parlementaires élabore des rapports sur toutes les propositions législatives de la Commission européenne formulées dans le domaine de la recherche. ITRE travaille actuellement sur des projets importants comme le prochain programme-cadre de recherche ou le programme ITER. La commission peut aussi élaborer des rapports de sa propre initiative.

Le Parlement européen possède également un comité qui s’occupe de l’évaluation des sciences et des technologies : le STOA (Science and Technology Options Assessment). Celui-ci a notamment mis en place une plateforme consacrée à l’information et au journalisme scientifiques : l’ « European Science-Media Hub (ESMH) », pour favoriser la circulation de la connaissance scientifique entre décideurs, chercheurs et journalistes. « Notre objectif, explique sa représentante Vitalba Crivello, est en quelque sorte de rendre la communication scientifique plus scientifique. Nous offrons des services, en toute indépendance, aux journalistes scientifiques européens, par exemple des formations. »

Un Conseil de l’innovation

Philippe Busquin, ancien Commissaire à la recherche (1999 – 2004) et Membre du Parlement européen (2004 – 2009), fut notamment président du STOA. Il a pu tester directement le travail des députés et leur réactivité aux propositions de la Commission. « J’ai toujours rencontré au Parlement des membres très dynamiques et compétents. Lors des discussions sur la création d’un Espace européen de la recherche, le Parlement nous a soutenus très activement. D’ailleurs, le Parlement a toujours encouragé la politique de la recherche, et proposé notamment d’y consacrer davantage de ressources financières. De notre côté, nous avons demandé que le Feder, le Fonds européen de développement régional, puisse soutenir des projets de transfert technologique et d’innovation. C’est maintenant chose acquise. »

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? A voir… Si près d’un tiers des eurodéputés actuels possède une formation supérieure, notamment scientifique, la progression des populistes aux prochaines élections pourrait éroder ce soutien, et affecter notamment le budget qui sera consacré au futur programme-cadre Horizon Europe, pour lequel la Commission a proposé près de 100 milliards d’euros sur 7 ans (2021-2027) ainsi que la création d’un Conseil européen de l’innovation. Le 17 avril dernier, le Parlement a voté très en faveur de la proposition de programme Horizon Europe, dont les députés souhaitent porter le budget à 135 milliards d’euros. Mais les véritables décisions seront prises par la nouvelle assemblée et dépendront notamment des ressources totales qui seront affectées à l’Union pour la période à venir.

Le futur de l’Europe

Plus généralement, le Parlement influencera le poids relatif des politiques de l’avenir. L’impact des députés européens est donc bien réel et parfois même plus important que celui de leurs homologues nationaux. Les élus qui siègent Strasbourg votent en effet des lois qui priment sur le droit national. Deux tiers des jeunes Européens souhaitent en particulier que la lutte contre le réchauffement climatique soit une priorité de l’UE. La militante Greta Thunberg l’a bien résumé : « Sous peu, nous ne pourrons plus inverser la tendance actuelle. Lors de cette élection, vous voterez pour les futures conditions de vie de l’humanité. »

Pour la recherche, les enjeux sont également nombreux : de l’énergie à la compétitivité européenne en passant par le climat, toutes ces politiques ont une forte dimension scientifique.

Certes, l’intérêt du public, et même des scientifiques, pour la politique scientifique a toujours été limité. Mais la politique s’intéresse bien à la science. Celle-ci influence d’ailleurs directement la construction des savoirs scientifiques. Et pas seulement par les décisions de financement. Pour le meilleur et pour le moins bon, la science a toujours eu et aura toujours une dimension politique. Prétendre que la science est pure et incarne une neutralité détachée du monde réel n’a jamais été vrai, sans doute aujourd’hui moins que jamais.

« De ces élections dépendra le futur de l’Europe, voire peut-être sa survie », conclut Jaume Duch Guillot, porte-parole du Parlement de Strasbourg. Donc, le 26 mai prochain, votez bien et votez scientifique !

(*) « Europe de la Recherche », notre nouveau rendez-vous

Dans le cadre de son cinquième anniversaire, Daily Science propose une nouvelle chronique européenne à ses lecteurs. Centrée sur l’Europe de la Recherche, elle est assurée par Michel Claessens, Docteur en sciences, auteur d’essais sur la science et la technologie et ancien rédacteur en chef du magazine européen research*eu. @M_Claessens

Des plantes provoquent une insuffisance rénale grave et irréversible

Durée de lecture : 4 min
“Herbe maudite –
Une chronique médicale”
par Jean-Louis Vanherweghem. Editions EME-L’hartaman

Coup d’œil dans le rétroviseur avec l’«Herbe maudite» aux éditions EME-L’Harmattan. Le Pr Jean-Louis Vanherweghem relate ses recherches, et leurs rebondissements, pour trouver la cause d’une maladie rénale insolite. Les protagonistes apparaissent avec leur vrai nom dans cette chronique médicale grand public. Sauf les patientes.

En 2017, l’ancien chef du service de néphrologie, dialyse et transplantation rénale de l’Hôpital universitaire Érasme à Bruxelles (Université libre de Bruxelles) est promu docteur honoris causa à l’Université Aix-Marseille pour sa découverte d’une nouvelle forme de toxicité rénale causée par des plantes chinoises.

Ce n’est pas le hasard

Tout commence le 5 mars 1992 à l’hôpital Érasme. Une patiente angoissée de 43 ans interroge Jean-Louis Vanherweghem sur l’origine de sa maladie rénale grave et irréversible. Son histoire n’indique aucune exposition à un facteur environnemental ou médicamenteux toxique pour les reins. Mais, elle a suivi récemment une cure pour perdre quelques kilos. Le 21 avril, une autre patiente présente une insuffisance rénale avancée. Elle a fréquenté le même cabinet de médecine esthétique. Comme une 3e patiente.

Le néphrologue interroge le médecin du cabinet de médecine esthétique. Depuis peu, des gélules de Stephania tetrandra et de Magnolia officinalis ont été incorporées dans les prescriptions. Jean-Louis Vanherweghem se rend à l’entreprise wallonne importatrice d’extraits pulvérisés de plantes utilisées en médecine traditionnelle chinoise. La directrice-gérante s’engage à vérifier leur conformité auprès de son fournisseur de Hong Kong.

Sept centres bruxellois de dialyse signalent un accroissement brutal d’une maladie rénale d’origine indéterminée chez des femmes qui ont fréquenté le même cabinet de médecine esthétique. Selon le spécialiste des plantes médicinales Maurice Vanhaelen, professeur à la Faculté de pharmacie de l’Université libre de Bruxelles (ULB), il est probable que Stephania tetrandra a été remplacée par une autre plante chinoise toxique, l’Aristolochia. L’inspection de la pharmacie du ministère belge de la Santé est alertée. Le 25 septembre, le Pr Vanherweghem informe les médecins issus de l’ULB lors des journées postuniversitaires.

On tient le coupable

Les pistes se confirment. Les analyses réalisées par la firme importatrice montrent que des lots de Stephania n’étaient pas conformes. En janvier 1993, le nombre de victimes atteint 48. Le 6 mars, la prestigieuse revue médicale internationale «The Lancet» publie l’article du Pr Vanherweghem et des cliniciens qui ont participé à l’enquête.

En juillet 1993, il n’y a plus de doute: Stephania a bien été remplacée par Aristolochia. En février 1995, le spécialiste des maladies rénales communique ses observations lors de la séance de l’Académie royale de médecine de Belgique.

Le calvaire des victimes des plantes toxiques n’est pas terminé. En 1999, des calculs statistiques démontrent que le risque de développer un cancer des voies urinaires est en corrélation directe avec la dose cumulée d’herbes chinoises consommées. En 2000, le «New England Journal of Medicine» publie l’article de Jean-Louis Vanherweghem et de Joëlle Nortier, spécialiste en néphrologie à l’Hôpital Érasme. Depuis 1812, cet hebdomadaire étatsunien aide les cliniciens à améliorer leurs connaissances pour mieux soigner leurs patients.

La toxicité est reconnue

Les autorités sanitaires de différents pays prennent des mesures préventives. Mais, malgré cela, 2 chercheurs en cancérologie de l’University of California à Berkeley signalent, en 2003, dans une lettre au «New England Journal of Medicine», que 19 extraits végétaux contenant des acides aristolochiques sont disponibles sur Internet.

«Chez l’être humain, la prise régulière par voie orale conduit à l’insuffisance rénale chronique et au développement de cancers des voies urinaires», souligne le membre de l’Académie royale de médecine de Belgique. «Plus récemment, leur rôle dans la survenue des cancers du foie a été démontré. L’intoxication humaine peut être d’origine médicamenteuse, les aristoloches faisant partie de la pharmacopée des médecines traditionnelles orientales. Elle peut être aussi d’origine environnementale, les aristoloches étant susceptibles de contaminer les champs de céréales dans les régions chaudes et humides.»

«La néphropathie aux acides aristolochiques a droit de cité dans les derniers traités de néphrologie pour la rédaction desquels Joëlle Nortier et moi avons été sollicités», conclut Jean-Louis Vanherweghem. «La réalité de la toxicité des aristoloches est maintenant reconnue par le monde scientifique international».

Un outil pour évaluer le bien-être des citoyens

Durée de lecture : 5 min

Et vous ? Dans votre commune ou votre ville, qu’est-ce qui contribue le plus à votre bien-être ? La proximité des espaces verts et biodiversité ? L’accessibilité aux personnes à mobilité réduite ? La gestion des infrastructures de sécurité routière ? Ou encore les conditions de mobilité et de mobilité douce ? Chacune des 20 cartes disposées sur la table est représentative d’une dimension du bien-être, tel que défini en 2014 par une étude de l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique ).

Une réflexion collaborative

Dans une salle du premier étage du Val-Benoît, à Liège, une dizaine de tables accueillent chacune de 6 à 8 participants au Smart Inspiration Day. Parmi les 3 ou 4 indices de conditions de bien-être qu’il a tiré au sort, chaque participant à l’atelier doit établir quel est le plus important à ses yeux. Ensuite, démarre la partie collaborative. Les personnes autour de chaque table doivent décider ensemble quelle est la dimension commune la plus importante, puis celle qui la suit, etc. Rien n’est simple. Chacun a ses marottes.

Pour Pascal, habitant d’Enghien, c’est la mobilité. « La voiture a pris tout l’espace en ville, c’est le plus gros problème. Il y a pas moins de 4000 voitures de navetteurs tous les jours,  ça pourrit tout le reste». Pour d’autres, les aspects culturels, de pollution de l’air, d’urbanisme pour lutter contre l’étalement urbain prévalent sur les automobiles. « La santé n’est-elle pas prioritaire sur tout ? » interroge l’un des participants, venant de Mons. Les échanges sont longs et argumentés. Les thèmes les plus englobants sont choisis comme prioritaires. C’est ainsi que se construit, petit à petit, la pyramide du bien-être en environnement urbain ou rural.

Ensuite, les participants sont appelés à juger où se situe concrètement leur commune par rapport à un indice de bien-être choisi. «  Cela permettra aux communes qui utiliseront notre outil qualitatif auprès de leurs citoyens de voir l’évolution dans le temps du ressenti de ces deniers par rapport à un indice de bien-être donné », explique Lara Vigneron. En effet, le public cible de cet outil dénommé Feel Good Toolkit – fraîchement disponible et téléchargeable gratuitement – est constitué des 262 villes et communes wallonnes. Le but final est de faire adhérer les citoyens au déploiement des nouvelles technologies dans la vie publique. Utilisées pour concourir à leur bien-être, bien entendu.

Amélioration itérative de l’outil

L’outil a précédemment été testé au cours de trois ateliers citoyens participatifs. Le premier s’est déroulé à Juprelle, en mai 2018. Le second, à Arlon en mars 2019 et le dernier à Aubange, quelques semaines plus tard. « Cela nous a permis d’améliorer l’outil de façon itérative. Suite à l’animation de ce matin (au Smart Inspiration Day) et aux remarques des participants, des modifications supplémentaires vont aussi y être apportées », précise Lara Vigneron, chercheuse au sein du Wallonia e-health Living Lab (WeLL). Avec trois autres chercheurs – deux de l’ULiège et un du WeLL -, elle fait partie du quatuor qui a conçu le kit.

Jonathan Pardo, expert living-lab, travaille à sa présentation et à sa diffusion. Il précise et résume l’utilité de l’outil

 

L’usage des nouvelles technologies pollue

Et les technologies et objets connectés dans tout ça ? Sont-ils utiles pour améliorer le bien-être des citoyens ? Sont-ils acceptables, notamment en termes d’éthique, pour chacun des indices de bien-être? Les participants sont appelés à se positionner par rapport à des définitions relativement floues, comme l’usage de « technologies portables » pour améliorer le bien-être, par exemple, lié à la pollution atmosphérique.

Si tous les participants s’accordent sur l’importance capitale de l’environnement, reste que les technologies et autres objets connectés sont loin d’avoir une empreinte carbone nulle. Leur production nécessite moult ressources dont certaines sont critiques ; la gestion de leur fin de vie n’est toujours pas résolue tandis que leur utilisation est gourmande en énergie.

En 2017, dans son rapport « Click clean », Greenpeace chiffrait déjà la consommation électrique de la globalité du secteur IT à 7 % de l’appétit mondial. Et prévoyait un triplement d’ici 2020. Ces aspects intimement liés au cycle de vie des technologies et objets connectés ne sont pas abordés dans l’animation et mériteraient pourtant de l’être. Et ce, afin de donner à chacun les connaissances nécessaires pour juger de l’acceptabilité d’une technologie visant, par exemple, à s’inscrire dans la lutte contre les changements climatiques.

Dans ce monde globalisé, n’oublions pas qu’à chaque fois que l’on surfe sur facebook, que l’on fait une requête dans google ou qu’un capteur portatif diagnostique une pollution de l’air rue de la loi, cela émet des gaz à effet de serre et souille l’atmosphère. Et cela, en partie à cause de l’énergie consommée pour refroidir les énormes « Data farms » recevant et stockant, entre autres, les données belges. Attention au serpent qui se mord la queue…

Le développement du Feel Good Toolkit s’inscrit dans le Projet LIV-Multitel, financé à hauteur de 1,5 million d’euros – 600 102.18€ pris en charge par le FEDER et 525 089.42€ financés par la Wallonie -. Il a débuté en mars 2016 et se clôturera fin 2020. Lui-même fait partie du porte-feuille de projets Wal-e-Cities dont l’objectif est de « faire de la technologie un vecteur d’accès pour répondre aux défis des villes wallonnes, dans une philosophie de “Smart Region”, en matière de mobilité, d’énergie et d’environnement, de gouvernance et de cadre de vie. »

photos © Laetitia Theunis

 

 

 

 

Les perturbateurs endocriniens ont un impact sur la reproduction pendant plusieurs générations

Durée de lecture : 3 min

Agents plastifiants, fongicides, pesticides et filtres anti-UV peuvent nuire au développement sexuel et à la fertilité des générations futures. Telle est la conclusion d’une étude liégeoise menée sur des rats, et dont les résultats sont présentés aujourd’hui à Lyon (France), dans le cadre de la conférence annuelle de la Société européenne d’endocrinologie.

Cette étude montre que l’exposition de rates à une série de polluants chimiques susceptibles de se retrouver dans l’environnement peut entraîner des effets à long terme sur leur progéniture, y compris chez les petits qui eux n’ont pas directement été exposés à ces polluants, connus comme perturbateurs endocriniens.

Trois générations sous surveillance

C’est David Lopez Rodriguez, un chercheur du laboratoire de neuroendocrinologie de la Professeure Anne-Simone Parent, et ses collègues, qui ont fait cette découverte. L’équipe a exposé dans un premier temps et par voie orale une série de rats femelles à un mélange de 14 perturbateurs endocriniens. Les jeunes rates ont été en contact avec ces agents chimiques pendant deux semaines avant d’être gravides, pendant leur grossesse ou encore lors de l’allaitement des petits. « Les doses se situaient dans la plage d’exposition humaine soit quelques µg/kg », précisent les chercheurs liégeois.

Les chercheurs ont ensuite observé l’évolution des petits de première génération (génération 1), mais aussi celle de leurs propres petits (G2) et même celle de la troisième génération (G3). Précision importante : aucun petit de ces trois générations (G1 à G3) n’a été directement exposé à ces produits chimiques.

Le comportement maternel est durablement affecté

David Lopez Rodriguez s’est intéressé au développement sexuel des femelles de ces trois générations, notamment à certains paramètres liés à la reproduction comme la formation des follicules. Le comportement maternel des rates a également été mesuré, depuis la génération zéro à la génération 3. Des prélèvements dans certaines régions du cerveau (dans l’hypothalamus) ont également été réalisés.

Résultats? Il apparaît que l’exposition à ce cocktail de toxines environnementales peut causer des altérations du développement du cerveau des jeunes rates. Et ces altérations affectent ensuite leur développement sexuel et leur fertilité pendant plusieurs générations.

« Les rats femelles nées dans la première et la deuxième génération présentaient des déficiences dans les soins qu’elles prodiguaient à leurs propres petits. », constatent les chercheurs. « Les rates des deuxième et troisième générations présentaient par ailleurs un retard du début de leur puberté ainsi qu’une altération de leur cycle reproducteur et du développement de leurs follicules ovariens. Ce qui indique que leur fertilité a été affectée, même si elles n’ont jamais été elles-mêmes exposées aux perturbateurs endocriniens ».

« Ces changements ont été associés à une altération de l’expression des gènes dans leur cerveau, dont on sait qu’ils affectent la régulation des hormones de reproduction », précise l’équipe.

Principe de précaution 

Selon la Pre Anne-Simone Parent ces résultats soulèvent de réelles inquiétudes quant aux effets de ces polluants présents dans notre environnement. « Nous avons constaté leurs effets sur plusieurs générations d’animaux qui n’avaient pas été directement exposés aux produits chimiques. Nous avons pu constater des effets à long terme sur la fertilité. Dans la vie de tous les jours, cela n’arriverait pas … L’exposition à ces produits chimiques nocifs se poursuivrait! Ce qui signifie que des dommages encore plus importants risquent de se produire ».

« Nos données suggèrent un besoin urgent de suivre le principe de précaution», précise de son côté le chercheur David Lopez Rodriguez.

L’équipe liégeoise s’intéresse désormais à la façon dont les changements se transmettent d’une génération à l’autre.

 

La restauration d’animaux naturalisés, entre art et science

Durée de lecture : 5 min

Certains font leur métier avec passion et d’autres font de leur(s) passion(s) un métier. C’est cette deuxième option qu’a choisie Virginie Grignet, restauratrice d’animaux naturalisés à l’Africa Museum. Une profession rare et méconnue, à la croisée de l’art et de la science.

Dans un écrin de verdure à Tervuren, l’imposante bâtisse qui abrite l’AfricaMuseum a rouvert ses portes au public en décembre dernier. Le musée dédié à l’Afrique Centrale regorge de trésors anciens. Parmi eux : sa collection d’animaux naturalisés (empaillés). Lion à crinière noire, éléphant, girafe, okapis, serpents et autres espèces plus rares, sont exposés dans les salles centenaires. En tout, 10 millions de spécimens biologiques y sont conservés, souvent depuis des décennies.

L’incontournable éléphant d’Afrique restauré en 2017

Mais le temps a fait sont oeuvre sur ces merveilles anciennes. Les peaux fissurent, craquent, les poils tombent et les plumes s’abîment. Virginie Grignet s’est donnée comme mission de les restaurer.

Refléter la réalité biologique

Même si la restauratrice connaît les techniques de taxidermie, elle ne la pratique pas à proprement parler. Traitant chaque spécimen comme une véritable œuvre d’art, elle observe, entretient, et restaure si nécessaire. Virginie recolle les griffes, les écailles, ou les poils. Le travail est minutieux et exige de la patience mais aussi des recherches.

« Pour beaucoup d’oiseaux, j’ai dû changer les yeux parce qu’à l’époque les taxidermistes n’ont pas vérifié leur couleur. On se rend pas toujours compte que certains animaux ont les yeux aussi colorés », explique-t-elle.

Un travail qu’elle entreprend pour chaque nouvelle espèce animale qui arrive au musée. Elle se charge aussi de vérifier que les positions dans lesquelles sont figées les créatures soient conformes à la réalité biologique. « C’est la grande différence avec la retouche en art. Il faut que l’animal soit le plus réaliste possible».

Les règles d’or

A l’origine, Virginie a étudié la restauration d’œuvres d’art en peinture. « Je reprends ces techniques que j’ai utilisées en peinture pour les appliquer aux animaux », confie la jeune femme.

Couture réalisée par un taxidermiste.

« Il y a 3 règles d’or : la réversibilité, (on doit pouvoir enlever les produits et matériaux utilisés sans que l’objet ne soit affecté), la visibilité, (un professionnel doit pouvoir voir le travail que j’ai fait sur l’animal), et la compatibilité des matériaux entre eux. Par exemple, les taxidermistes utilisent n’importe quelle colle tandis que moi je dois faire attention. Il faut que, si ça continue à se détériorer, ce soit la déchirure que j’ai réparée qui craque et pas un autre endroit». Elle pointe la fragilité des animaux empaillés, sensibles aux changements d’humidité et de température.

Les animaux, des œuvres d’art méconnues

A quelques dizaines de mètres du musée, dans un petit bureau aux allures d’atelier de peintre, Virginie dispose de tout le matériel nécessaire à la restauration : pinces, scalpels, peintures acryliques, etc.

Sur les bureaux, différents volatiles colorés se côtoient. La restauratrice s’applique à prélever des plumes cachées sous l’aile d’un oiseau pour venir les lui réappliquer plus haut entre les ailes. L’étape suivante ? Mélanger les couleurs pour peindre les plumes déplacées dans la nuance exacte de celles qui les entourent.

De gauche à droite : les étapes successives d’une restauration sur un oiseau.

Pour les petits animaux, elle peut travailler au bureau. Mais lorsqu’il s’agit d’en restaurer de plus gros et qu’ils sont exposés, difficile de les déplacer. Elle le fait donc dans le musée. « Généralement, je travaille en dehors des heures d’ouverture, mais parfois, quand il y a des travaux plus spectaculaires à faire, on me demande de le faire quand le musée est ouvert comme ça les gens peuvent y assister », dit-elle en souriant.

Difficultés de haut niveau

“Aujourd’hui, les spécimens appartiennent au patrimoine scientifique, tous ceux qui sont exposés ne sont plus pour l’étude et sont plutôt des objets d’art et objets historiques. Il y en a beaucoup qu’on ne peut plus chasser et qui ne seront plus jamais naturalisés», affirme-t-elle. Dès lors, elle doit opérer avec les plus grands soin et respect pour ce patrimoine.

Une autre difficulté réside dans le fait que les animaux exposés sont parfois très difficiles d’accès. Léopard installé au-dessus d’une vitrine, vautour perché à plusieurs mètres de hauteur sur un podium, ou encore tête de girafe qui culmine à 4m du sol. Virginie doit parfois s’improviser acrobate, armée d’une échelle télescopique.

Restauratrices d’animaux naturalisés, une espèce rare

«J’adorais les musées de sciences naturelles. Donc quand j’ai dû choisir dans quel type de restauration j’allais me spécialiser, c’est cette branche que j’ai choisie », raconte-t-elle, enthousiaste. Une profession qu’elle est d’ailleurs l’une des seules à exercer en Belgique.

Le métier est souvent assimilé à celui de taxidermiste. Elle développe : « mon métier est généralement fait par des taxidermistes parce qu’il n’y a presque pas de restauratrice/teur d’animaux naturalisés en Belgique. Il y en a plus en France, où ça commence à se développer, et j’ai quelques stagiaires de temps en temps. Mais pour mon stage, j’ai dû aller en France ».

En parallèle à l’Africa Museum, Virginie Grignet travaille aussi au Musée de Sciences Naturelles de Bruxelles. La restauratrice s’est taillé un métier sur mesure, à la croisée de ses passions.