Quand les chirurgiens incisaient au silex

Par Christian Du Brulle

« Le présent du passé au cube », par Yves Coppens, Editions Odile Jacob, 218 pages, 23 euros environ.
« Le présent du passé au cube », par Yves Coppens, Editions Odile Jacob, 218 pages, 23 euros environ.

Voici 7.000 ans, nos ancêtres commençaient à s’organiser en villages. Et ils s’essayaient aussi avec plus ou moins de bonheur à la chirurgie ! « Alors qu’à cette époque Homo sapiens développe des outils pour l’agriculture, il utilise aussi le tranchant du silex pour couper dans les os de ses semblables », explique en substance le spécialiste français Yves Coppens dans son dernier livre: « Le présent du passé au cube ».

Bien sûr, le célèbre paléontologue est capable de faire la part des choses entre des traces de découpes osseuses signant un affrontement violent entre rivaux et ce qui ressemble aux stigmates d’une véritable opération chirurgicale. Et ses collègues de l’Inrap, l’Institut national (français) de recherche archéologique préventive, également! Ce sont eux, d’ailleurs, qui ont été à l’origine de cette étonnante découverte.

Cet épisode de chirurgie néolithique a eu lieu en France, à Buthiers-Boulancourt, une commune située au sud-ouest de Fontainebleau. Dans une sépulture creusée dans le calcaire, un homme âgé avec de l’ocre sur le crâne, une hache polie ainsi qu’un pic en silex à ses côtés et un jeune agneau à ses pieds, a été exhumé par les archéologues. Ces attributs font écrire à Yves Coppens que « Ce Monsieur n’était donc pas n’importe qui »! Un « Monsieur » qui présentait en outre la particularité d’avoir subi une véritable amputation et d’y avoir survécu !

 

70 siècles plus tard, une opération quasi en direct

Concernant l’opération chirurgicale, le paléontologue précise que ce vieillard « avait de l’arthrose et avait subi une amputation de la partie distale de l’humérus » et que cette amputation avait cicatrisé. « Grâce aux scanners, à la radiographie et à la micro-radiographie, on a pu voir non seulement où, mais comment l’homme avait été sectionné: le bras était posé, tendu sur sa partie dorsale tandis que le silex le découpait de l’avant vers l’arrière ».

On imagine sans peine que l’opération a dû prendre un certain temps et que les saignements ont sans doute été nombreux. « Mais peut-être, le patient avait-il été endormi au moyen de plantes? » suppute Yves Coppens. Quoi qu’il en soit, le résultat est évident: la cicatrisation osseuse montre que l’homme a survécu à un acte médical complexe (l’amputation du bras gauche). Ses « médecins » devaient donc manifestement aussi disposer de bonnes connaissances en ce qui concerne l’usage de moyens antiseptiques.

 

Voyage spatio-temporel

Cette exceptionnelle découverte est relatée dans « Le présent du passé au cube » sous forme d’une chronique. Yves Coppens, professeur honoraire au Collège de France et découvreur de « Lucy », une Australopithèque de plus de 3 millions d’années, signe en effet ici un troisième ouvrage (d’où la mention « … au cube ») condensant plusieurs dizaines de ses interventions, ses « chroniques », sur les ondes de France Info, entre 2007 et 2011.

Chaque texte de ce troisième opus se propose d’illustrer une actualité (« le présent… ») archéologique, préhistorique ou paléoanthropologique (« …du passé »), à la lumière des publications scientifiques, de l’actualité du moment mais aussi des préférences de l’auteur.

A chaque fois, le coup de projecteur sur l’histoire humaine et préhumaine est anecdotique et éblouissant. Coppens balaie large, dans le temps comme dans l’espace. Son livre démarre avec la découverte de fossiles vieux de 10 millions d’années au Kenya et en Ethiopie. Ils illustrent un moment de notre histoire où les ancêtres des chimpanzés et ceux des pré-humains ont pris des chemins différents. Le paléontologue pérégrine ensuite du côté du Moyen-Orient, de la Chine, de l’Inde et de l’Australie mais aussi de l’Amérique et bien sûr de l’Europe. A l’autre côté de l’échelle temporelle, il nous conte diverses anecdotes sur les monnaies gauloises, celtes et romaines ainsi que sur des murs parisiens datant du X ou XIe siècles…

Christian Du Brulle