Quand des scientifiques rencontrent des littéraires

par Raphaël Duboisdenghien

Démarche originale aux éditions de «L’arbre de Diane». Dans la collection «La tortue de Zénon», des scientifiques et des littéraires mêlent leurs écrits. Unis par la passion qui les anime.
«Les règles sont simples», expliquent les éditeurs Mélanie Godin, coordinatrice des Midis de la poésie, et le Dr Renaud Lambiotte, professeur en mathématiques à l’Université de Namur.
«Le temps d’un soir, le scientifique lance la discussion en évoquant les résultats d’une de ses recherches, une théorie ou une équation qui lui tient particulièrement à cœur. L’auteur invité s’approprie les concepts et les questions avec sa propre sensibilité. Une occasion de créer des passerelles entre mondes qui se méconnaissent».

 

Géodésiques - Dix rencontres entre science et littérature. Ed. L'arbre de Diane. VP 6.99€
Géodésiques – Dix rencontres entre science et littérature. Ed. L’arbre de Diane. VP 6.99€

Les textes nés des 10 rencontres se lisent dans «Géodésiques». Éponyme des plus courts chemins entre deux points d’un espace. Cette interface de deux cultures est illustrée par la plasticienne Nathalie Garot, enseignante en éducation artistique à l’athénée schaerbeekois Fernand Blum.

 

La réalisation est soutenue en partie à travers un projet de financement participatif sur Ulule . Avec l’aide du Fonds international Wernaers pour la recherche et la diffusion des connaissances. Du naXys, le Centre namurois des systèmes complexes.

 

Les Big Data dopent les sciences

 

Vincent Blondel fait partie des scientifiques qui présentent une de leurs activités. Le recteur de l’Université Catholique de Louvain  s’enthousiasme pour les méga données, les Big Data. Il s’attache à créer des partenariats entre les chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et les universités belges.

 

«Tous les quatre ans, le volume des données stockées dans le monde est multiplié par deux. Et le rythme s’accélère. Les Big Data sont un outil nouveau pour faire de la science. Le changement est particulièrement marqué dans les sciences humaines, où données empiriques à grande échelle et expériences en ligne permettent d’identifier des phénomènes et de tester des hypothèses de manière quantitative à une échelle auparavant inaccessible. Un exemple, les cours en ligne massifs disponibles depuis quelques années, les MOOCs, qui ouvrent les connaissances au plus grand nombre. Mais ils permettent aussi aux professeurs d’évaluer, en direct, leur manière d’enseigner».

 

Pour Caroline Lamarche, prix Rossel, une question demeure: «L’analyse des Big Data menace-t-elle la vie privée?». La romancière relève la tension entre l’élan fantastique pris par les Big Data et le risque d’une utilisation malveillante ou ultra-sécuritaire.
«Vincent Blondel en parle très bien: le débat reste ouvert. Il demeure, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, qu’un coffre bancaire en Suisse ou une cellule dans une prison belge sont des lieux les moins sujets à la capture des données personnelles».
1 + 1 = 3

 

De son côté, le Pr Hugues Bersini s’en prend à l’émergence. Redevenu très populaire ces dernières années, ce concept philosophique se résume à «le tout vaut plus que la somme des parties». Ou «1 + 1 = 3».

 

«Aujourd’hui, pas une discipline n’est épargnée», déplore le professeur d’informatique à l’Université Libre de Bruxelles.
«On retrouve cette émergence mise à toutes les sauces, imprégnant toutes les sciences, cherchant à se substituer à tout ce qui résiste à ces sciences. Comme la confession d’une impuissance, un aveu d’abandon momentané. On ressent cette impression gênante que de nombreux pseudo-scientifiques abusent de cette émergence comme d’un refuge épistémologique. Je suis scientifique, modestement scientifique, mais tiens à le rester. S’il est une progression de fait à laquelle la science ne peut déroger, c’est bien celle de l’anti-émergentisme. En science, il me paraît capital que le tout demeure toujours moins, bien moins, que la somme des parties».

 

Le poète et essayiste Jacques Darras, prix de poésie de l’Académie française, s’inspire des «Fleurs du mal» de Charles Baudelaire pour procéder à des variations horticoles sur le concept bousculé par Hugues Bersini.
«Plutôt que de parler de l’émergence, voire de l’immergence, choisirons-nous de créer pour la circonstance, nous les fleuristes de la poésie, le concept absurdement inopérant de l’émurgence. Par lequel nous pourrons alimenter nos conversations pendant des millénaires et des millénaires entre lémures civilisés».