La philosophie platonicienne ? Elle n’a pas pris une ride!

par Adrien Dewez

Série (1) / Café philo autour de Platon

Depuis plus de deux ans, Daily Science invite ses lecteurs à découvrir chaque jour une nouvelle facette de la Science, de la Recherche ou l’Innovation qui se développent en Belgique.
Cette semaine, nous vous proposons de découvrir un pan de la recherche scientifique que nous avons jusqu’à présent peu abordé: la philosophie et son histoire.
Pour explorer cette dimension, nous avons réuni trois spécialistes belges francophones de la philosophie platonicienne. Sylvain Delcomminette, professeur à l’ULB, Marc-Antoine Gavray, chercheur qualifié F.R.S.-FNRS à l’ULg et Nicolas Zaks, docteur en philosophie à l’ULB commencent par nous dresser un portrait de Platon, fondateur de la pensée occidentale.

La Grèce antique, Athènes, un lieu et une époque sans cesse rappelés. Philosophie, science, architecture, systèmes politiques, tactiques militaires, techniques maritimes… La fécondité des réflexions, des découvertes, des avancées y a été, en quelques siècles, phénoménale. L’un des refrains de cette ode à la beauté humaine se nomme Platon, philosophe de son état, accompagné de son maître, le fameux Socrate.

Qui est Platon ?

Sylvain Delcomminette - ULB © photo Alain Dewez
Sylvain Delcomminette – ULB © photo Alain Dewez

Sylvain Delcomminette (ULB) : D’un point de vue strictement biographique, c’est un philosophe né dans une famille aristocrate athénienne au 5e siècle avant notre ère. On lui connaît des ambitions politiques et littéraires, jusqu’à sa rencontre avec Socrate vers l’âge de vingt ans, qui va l’orienter vers la philosophie. Il a écrit une trentaine de dialogues, dont la plupart mettent en scène Socrate discutant avec des hommes politiques, des sophistes, des jeunes garçons…

Marc-Antoine Gavray (F.R.S.-FNRS/ULg): On peut ajouter qu’il a fondé non seulement la philosophie occidentale, mais aussi la première institution de recherche scientifique : l’Académie, qui a perduré trois siècles avant de
connaître divers avatars.

Pourquoi étudier Platon en 2016 ?

Sylvain Delcomminette : Platon peut être considéré comme le premier philosophe de la tradition occidentale. Depuis Aristote, on dit souvent que le premier philosophe est plutôt Thalès de Milet (VIIe-VIe siècle avant notre ère), mais Platon est véritablement le premier à définir la philosophie comme activité spécifique et autonome.

Un philosophe du 20e siècle, Alfred North Whitehead, a déclaré dans une formule célèbre que « toute l’histoire de la philosophie n’est qu’une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon ». Ce qui est évidemment exagéré. Mais cela donne une idée de l’importance de Platon comme fondateur de toute la tradition.

Marc-Antoine Gavray - F.R.S.-FNRS/ULg © photo Alain Dewez
Marc-Antoine Gavray – F.R.S.-FNRS/ULg © photo Alain Dewez

Marc-Antoine Gavray : Platon a identifié une série de questions qui demeurent actuelles: qu’est-ce que le juste et la justice? Qu’est-ce que le bien, le courage et toutes les vertus? Mais aussi la question de l’être, de son unité et de sa multiplicité, la nature de la pensée et du langage ainsi que leur statut, de l’illusion et de l’apparence, de la tromperie, du faux, des hommes politiques…
Sylvain Delcomminette : On trouve dans ses textes une sorte de balisage du champ et des questions que la philosophie ne cessera d’explorer au cours de son histoire. Dès lors, pour moi, la première raison de lire Platon est qu’il nous permet, mieux que n’importe quel autre auteur, de comprendre ce qu’est la philosophie. J’ajoute toutefois que dès qu’on se met à le lire, on n’a plus besoin de chercher des raisons pour poursuivre : son œuvre et sa pensée sont si riches qu’on ne peut manquer d’y trouver des éléments qui nous parlent immédiatement.

 

Nicolas Zaks - ULB © photo Alain Dewez
Nicolas Zaks – ULB © photo Alain Dewez

Nicolas Zaks: Plusieurs philosophes contemporains comme Deleuze ou Nietzsche vont dire « on veut renverser le platonisme ». Beaucoup d’auteurs actuels fondent leur pensée par rapport à Platon ou au platonisme et, pour ma part, je voulais comprendre ce que ça veut dire ‘renverser le platonisme. 
D’ailleurs, même au sein de la philosophie analytique, la tradition philosophique dominante en dehors de l’Europe continentale et dans laquelle l’on conteste parfois la nécessité d’étudier l’histoire de la philosophie, Platon revêt une importance considérable. Des philosophes comme Donald Davidson, Gilbert Ryle ou Martha Nussbaum, qui ont un rôle influent dans divers domaines de la tradition analytique connaissent tous très bien Platon.
Lire Platon permet également d’avoir une conscience historique des arguments philosophiques. Dans une recherche sur un thème particulier, on peut avoir l’impression de faire quelque chose de neuf et, finalement, on se rend compte que ces solutions ont déjà été proposées par des penseurs de l’Antiquité. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a rien de neuf sous le Soleil depuis les Grecs, mais que se confronter aux dialogues de Platon permet d’éprouver l’originalité des problèmes que l’on se pose et des solutions que l’on y apporte.

Est-il difficile de lire Platon?

Nicolas Zaks : L’un des avantages de ses dialogues repose sur leur simplicité apparente. Des philosophes plus tardifs vont mobiliser une certaine technicité qui n’existe pas chez Platon. Il a produit une philosophie sans utiliser de jargon spécifique.

Sylvain Delcomminette : De prime abord, les philosophes contemporains pourraient sembler poser des questions plus directement pertinentes pour nous car en phase avec l’état du monde dans lequel nous vivons. Mais comme vient de le dire Nicolas, ils le font souvent sur la base de présupposés et en mobilisant un vocabulaire technique qui demandent beaucoup de temps pour être apprivoisés.
Chez Platon, au contraire, comme les problèmes sont posés pour la première fois, il le sont avec une fraîcheur, presque une naïveté – au sens positif du terme -, une radicalité qui sont susceptibles de toucher plus immédiatement le lecteur d’aujourd’hui.

Marc-Antoine Gavray : On peut ajouter que les textes de Platon sont des dialogues, une forme littéraire à laquelle l’accès – en tout cas le premier accès – est aisé. Il s’en dégage un esprit vivant qu’on ne retrouve pas chez d’autres philosophes.

Lire Platon ne revient-il qu’à faire de la philosophie ou est-ce un enrichissement personnel? Voire une thérapie?

Nicolas Zaks : C’est à la fois une vraie pratique scientifique, philosophique, et une occasion d’améliorer sa propre pensée. Chaque lecture permet de devenir un meilleur philosophe, de développer des arguments plus sophistiqués, mais c’est aussi un enrichissement personnel par rapport aux questions que l’on se pose. C’est complètement inséparable d’une expérience existentielle.

Marc-Antoine Gavray : Quand je relis les dialogues de Platon, je ne peux pas m’empêcher de prêter ensuite une attention particulière à mon langage, aux questions que je me pose, aux affirmations que j’avance… C’est-à-dire non seulement à ce que je vais dire, mais aussi à la façon dont je vais le dire et pourquoi je vais le dire. L’écriture de Platon, sa façon de poser et de mettre en scène les problèmes créent chez le lecteur une vigilance qui me paraît propre à ses écrits et qu’on ne retrouve pas ailleurs.
Quand un philosophe écrit un traité, il a déjà bien pensé son propos et sa démonstration est implacable. Le fait qu’avec Platon il s’agisse de dialogues, cela crée une tension : on est dedans. Non seulement on réfléchit au contenu mais en même temps il se passe quelque chose d’autre, un changement réflexif dans l’attitude.

Sylvain Delcomminette : De manière générale, je ne vois pas de dichotomie entre « faire de la philosophie » et « contribuer à son enrichissement personnel ». Que ce soit en étudiant Platon ou n’importe quel autre philosophe, les deux sont à mes yeux inséparables. Mais il est vrai que c’est particulièrement le cas chez Platon, parce que comme le dit Marc-Antoine, il met en scène les problèmes d’une manière qui ne peut pas laisser indifférent – en tout cas, d’une manière qui me touche tout particulièrement, et peut-être de plus en plus au fil des lectures. Quant à savoir si la lecture de Platon peut être une thérapie, j’imagine que cela dépend de ce que chaque lecteur y cherche…