Mobiliser la jeunesse pour promouvoir la vaccination

CARTE BLANCHE
Par Michel Goldman
Professeur d’immunologie à l’Université Libre de Bruxelles et fondateur et codirecteur de l’Institute for Interdisciplinary Innovation in Healthcare (I3h)

La rougeole fait son grand retour. Les cas rapportés pour cette maladie – qui avait quasiment disparu depuis plusieurs dizaines d’années – enregistrent une augmentation impressionnante en Europe et aux États-Unis, avec 110 000 décès à travers le monde en 2017. Principales victimes de cette épidémie, les enfants non vaccinés en sont également la principale cause.

L’activisme anti-vaccins est né avec la vaccination elle-même. Il s’est toutefois considérablement renforcé depuis 1998, suite à la publication dans The Lancet – une des revues médicales les plus prestigieuses – d’un article d’Andrew Wakefield sur un prétendu lien entre l’administration du vaccin rougeole, oreillons, rubéole (ROR) et le déclenchement de l’autisme.

Fake news médicale

L’absence totale de fondement scientifique de cette publication a été prouvée de façon incontestable, en faisant un exemple paradigmatique de « fake news médicale » . Malheureusement, il aura fallu plus de 10 ans pour que The Lancet la retire officiellement de la littérature scientifique. Durant cette période, cet article a été largement exploité par les mouvements anti-vaccins, leur conférant une nouvelle dynamique et alimentant une méfiance croissante autour du vaccin ROR.

Et la méfiance voire la défiance ne porte pas seulement sur le vaccin ROR. Des affirmations infondées autour des prétendus effets redoutables d’autres vaccins ont commencé à circuler sur Internet, sur les blogs et autres réseaux sociaux. Dans le grand public, les fausses informations qui circulent ainsi ont souvent plus d’impact que les avis des autorités de santé publique et des experts académiques, suspectés de collusion avec l’industrie pharmaceutique (alors que dans les faits ils sont soumis à des règles strictes en matière de conflit d’intérêts).

L’immunité collective menacée

L’augmentation des refus de vaccination liée aux allégations véhiculées par les mouvements anti-vaccins se révèle extrêmement préoccupante. Aux États-Unis et dans de nombreux pays européens, le taux de vaccination (« la couverture vaccinale ») de la population est aujourd’hui insuffisante pour pouvoir assurer ce que l’on appelle l’immunité collective. Il s’agit du mécanisme par lequel un microbe et la maladie correspondante disparaissent lorsqu’un nombre suffisamment d’individus leur résiste grâce à leur immunisation. Cette immunité collective, qui permet de protéger des individus qui n’ont pas encore été vaccinés, ou qui ne peuvent l’être pour des raisons médicales fondées, nécessite un taux de vaccination important (de l’ordre de 95 % dans le cas de la rougeole).

La vaccination assure donc bien plus que la protection individuelle ; c’est un acte de solidarité sociale. C’est la raison pour laquelle les gouvernements sont de plus en plus nombreux à œuvrer pour encourager les parents à vacciner leurs enfants. Devant la résurgence de la rougeole, plusieurs états américains et pays européens – dont l’Italie et la France – ont été au-delà, en rendant certains vaccins obligatoires.

Il s’agit d’interdire l’accès aux crèches et aux écoles d’enfants non vaccinés. L’Australie va encore plus loin, en instaurant des mesures « pas de piqûre, pas d’allocation », qui prive de prestations familiales les parents d’enfants non vaccinés. Et cette politique est strictement appliquée, sans aucune exception pour les familles opposées à la vaccination pour des motifs philosophiques ou religieux. Cette incitation financière a permis une augmentation des taux de vaccination, mais une augmentation seulement modeste. Entre décembre 2015 (mois de mise en œuvre de cette politique) et mars 2017, le taux de vaccination des enfants âgés d’un an n’a augmenté que d’environ un point de pourcentage.

La lutte contre le papillomavirus humain comme outil de sensibilisation

Il apparaît clairement que la vaccination obligatoire ne suffira pas à rétablir et maintenir la couverture vaccinale à long terme. La clé réside dans la sensibilisation du public. Jusqu’ici, les programmes de sensibilisation aux bienfaits de la vaccination ciblent essentiellement les parents et les professionnels de la santé. Nous pensons que les premiers concernés, à savoir les jeunes, ont un rôle majeur à jouer dans les actions à mener. Les discussions autour du vaccin contre le papillomavirus humain (HPV) – cause de l’infection sexuellement transmissible la plus fréquente – représentent une opportunité majeure à cet égard.

Habituellement acquis pendant l’adolescence ou au début de l’âge adulte, le virus HPV est responsable de la plupart des cancers du col de l’utérus chez la femme, et de nombreuses tumeurs oropharyngées chez l’homme. Or, depuis 2006, une vaccination sûre et efficace contre le HPV existe. Elle pourrait permettre d’éviter chaque année plus de 300 000 décès liés au cancer du col utérin.

L’administration de vaccins contre HPV est actuellement recommandée chez les préadolescents filles et garçons. Le taux global de vaccination contre le HPV est néanmoins insuffisant pour assurer l’immunité collective, souvent en raison d’une réticence des parents. C’est pourquoi la sensibilisation doit également cibler les jeunes adolescents, qui pourront ainsi devenir des défenseurs de la vaccination.

Les jeunes adolescents sont tout à fait capables de comprendre l’importance de la vaccination contre HPV, que ce soit pour eux-mêmes, pour leurs partenaires sexuels, et pour la communauté. De fait, c’est à cette période de la vie que se forgent les convictions et les comportements autour des problématiques de santé. Les jeunes ont simplement besoin d’informations précises, fournies au travers de programmes de sensibilisation bien conçus. Ces programmes doivent s’étendre au-delà des méthodes éducatives conventionnelles, en faisant appel à des outils d’apprentissage basés sur le jeu, les réseaux sociaux, et autres technologies numériques. Pour être crédibles et efficaces, ces initiatives doivent demeurer indépendantes des fabricants de vaccins et des lobbies.

Le fait d’inciter les jeunes à prendre des décisions informées ainsi qu’à discuter du vaccin contre HPV avec leurs parents devrait faciliter l’acceptation d’autres vaccins essentiels.

Les mouvements de jeunes font d’ores et déjà évoluer les mentalités et façonnent les agendas politiques, notamment dans le domaine du changement climatique. Le temps est venu de mobiliser la jeunesse pour surmonter l’opposition à la vaccination, afin que les maladies telles que la rougeole redeviennent de l’histoire ancienne, et qu’elles le restent.

 

 

Note: Le texte original de cette carte blanche du Pr Goldman, qui a été le directeur exécutif de l’Innovative Medicines Initiative (IMI) de 2009 à 2014, a été rédigé en anglais. La traduction française a été assurée par Martin Morel © Project Syndicate, 2019

 

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