Université de Liège: trois hommes pour un fauteuil

par Christian Du Brulle

Y a-t-il trop d’universités en Fédération Wallonie-Bruxelles? La mobilité actuelle des chercheurs est-elle bonne pour la planète? Les universités sont-elles obnubilées par les classements internationaux (rankings »)? A l’approche des élections rectorales à l’Université de Liège, Daily Science a soumis une liste de cinq questions « transversales » aux trois candidats. Leurs points de vue, à découvrir ci-dessous, éclairent sans doute un peu plus leur personnalité et leurs visions en ce qui concerne, principalement, la recherche scientifique et ses enjeux.

Le Pr Pierre Wolper, professeur ordinaire à la Faculté des Sciences appliquées, le Pr Albert Corhay, professeur ordinaire à HEC Liège et actuel recteur de l’Université, et le Pr Éric Pirard, professeur ordinaire à la Faculté des Sciences appliquées, dont les photos apparaissent en tête d’article dans cet ordre (de gauche à droite), se sont volontiers livrés à l’exercice. Nous les en remercions.

 

Six universités en Fédération Wallonie-Bruxelles: c’est trop ou c’est trop peu?

Albert Corhay : La réponse ne peut pas être aussi tranchée car n’est pas qu’une affaire de chiffres. Au niveau Bachelier, la proximité facilite l’accès aux études universitaires, surtout pour les plus défavorisés; et elle contribue ainsi au rôle d’ascenseur social de l’enseignement supérieur. Par contre, au niveau des Masters, il faut davantage encourager les collaborations entre universités et les inciter à partager les ressources (co-diplomation ou co-organisation), à la fois dans un cadre régional et suprarégional. Indirectement, cela permettrait à chaque université de se concentrer sur ses compétences particulières en matière d’enseignement et de recherche.

Eric Pirard : Six universités offrant des centaines de masters dans des domaines redondants c’est clairement trop, mais six institutions de niveau universitaire contribuant à une plus grande égalité des chances grâce à la proximité et la qualité de leurs infrastructures ce n’est pas un luxe. Concrètement, je suis pour une concertation forte entre les universités de la FWB, leur permettant de dégager des pistes de spécialisation intelligente. Ces spécialisations seront décidées sur base de l’écosystème local, de la qualité de l’infrastructure de recherche et de la participation à des réseaux internationaux thématiques.

Pierre Wolper : Les universités sont bien distribuées géographiquement, ce qui facilite grandement l’accès à l’enseignement universitaire.  Si réduire le nombre d’universités signifie fermer des sites, c’est tout aussi irréaliste que contre-productif. Si cela signifie des fusions d’institutions distantes, il faut s’interroger sur l’apport effectif d’une telle réorganisation. Le gain financier et en efficacité d’une fusion est trop souvent un mirage inatteignable. En revanche, il y a sans doute des effets positifs à espérer d’une meilleure collaboration entre universités. Vu le financement largement insuffisant des universités existantes, imaginer la création d’une nouvelle institution est à classer d’emblée dans la catégorie des délires.

Tour d’ivoire ou service au citoyen: comment la recherche universitaire devrait-elle mieux percoler dans la sphère publique?

Eric Pirard : Prenons l’habitude de dire « A votre tour d’y voir », ce qui exprime très bien que le financement public de la recherche s’accompagne d’une obligation de transparence. Chaque chercheur est tenu de publier (rendre public) le fruit de sa science. Les universitaires doivent éclairer les débats de société tout en veillant à garder une indépendance et une crédibilité irréprochables, ce qui suppose de se méfier des excès de la médiatisation. En tant qu’initiateur de MT180 sur le continent européen, je suis particulièrement sensible à la diffusion des sciences par les voies les plus modernes et ludiques de la communication.

Pierre Wolper : La communication sur la recherche scientifique est déjà bien présente. On peut toujours faire plus et mieux, mais on ne peut pas en espérer un impact majeur. Par contre, ce que l’on communique et enseigne trop peu est comment la science fonctionne et ce qu’elle a apporté et apporte. Une information davantage orientée vers l’histoire des découvertes et leur impact apporterait un bagage de culture scientifique plus persistant et utile que la mémorisation temporaire de masses de faits.

Albert Corhay : Aujourd’hui, une université dans une tour d’ivoire serait un anachronisme. Le Plan Stratégique Institutionnel mise clairement sur une université ouverte sur le monde, confiante dans l’intelligence collective et capable de diffuser ses savoirs grâce aux outils dont elle s’est dotée : Gesval, l’Interface, Liège Créative, la Maison des Sciences de l’Homme, la Plateforme Citoyenne… Il faut y associer la culture, mettre en valeur nos collections, nos musées, nos bibliothèques, notre théâtre, notre offre musicale et cinématographique et en animer une politique culturelle en collaboration avec nos partenaires extérieurs qui font confiance à nos connaissances et à notre expertise.

Publish or perish: le diktat des publications scientifiques est-il réellement bénéfique à la qualité de la recherche fondamentale?

Pierre Wolper : La recherche n’existe en dehors de l’esprit du chercheur que si elle est diffusée. Il faut donc publier et être en contact avec ses homologues. Cela étant, si on verse dans le fétichisme de la quantité et de mesures pour le moins discutables de l’impact, on fait fausse route. Ce qui fait la qualité d’une recherche est l’originalité et la pertinence des questions abordées, la rigueur de la méthodologie suivie, la créativité de l’approche et la qualité de la présentation des résultats. Pour l’évaluer, compter ne suffit pas, il faut lire et apprécier.

Albert Corhay : Publier c’est communiquer ! C’est aussi permettre la vérification du travail scientifique par les pairs et expliquer la pertinence de la recherche. Il faut préférer la qualité à la quantité et accompagner les chercheurs en début de carrière. Le vrai diktat est celui des grandes revues et la pression qu’elles exercent sur le monde scientifique. L’Open Science est une opportunité à saisir car elle modifie les règles du jeu.  Pour ma part, le grand enjeu est au-delà : libérer les professeurs et les chercheurs du « Publish or perish » et leur permettre de valoriser leurs savoirs, de demeurer ouverts au monde et à la culture, d’être des citoyens engagés pour un développement durable.

Eric Pirard : Ce diktat est une catastrophe pour la recherche ! Le seul véritable impact d’une recherche n’est pas mesurable, car il s’exprime dans le très long terme par sa contribution à l’amélioration des conditions sociales, environnementales ou économiques du monde dans lequel nous évoluons. La richesse de la recherche est dans la diversité plus que dans la quantité. Les meilleures équipes de recherche abordent une grande diversité de sujets, développent un large réseau international de collaborations, favorisent l’interdisciplinarité, etc. Ce qu’il faut pouvoir apprécier c’est le dynamisme des chercheurs.

L’actuelle mobilité exacerbée des chercheurs est-elle vraiment bonne pour l’avenir de la planète (science)?

Albert Corhay : L’internationalisation est cruciale pour les chercheurs mais elle doit être réfléchie. La pertinence de la mobilité se mesure en termes d’apport scientifique, mais aussi en termes de durabilité et de coût pour la société et pour l’institution. Souvent la mobilité des chercheurs traduit une instabilité de l’emploi et une précarité croissante des parcours avec le risque de détourner de la carrière de bons chercheurs potentiels. Il importe d’articuler notre mission de recherche à une gouvernance soucieuse d’une gestion des carrières et du bien-être au travail.

Eric Pirard : En 2018, les champs d’innovation se situent aux interfaces. La mobilité est vitale ! Il faut passer et repasser les frontières qu’elles soient géographiques, culturelles ou thématiques. Les chercheurs doivent sortir de leur zone de confort, du club de spécialistes auquel ils appartiennent. Un séjour de recherche à l’étranger ou en entreprise, la participation à un colloque dans une tout autre discipline, … sont autant de facteurs stimulants pour une recherche moderne. Je suis très favorable à l’utilisation plus intensive des outils vidéoconférence … mais n’oublions pas que les moments de vraie convivialité n’ont pas de prix.

Pierre Wolper : Le contact entre les chercheurs est un facteur clé du développement de la science. La mobilité qui facilite et élargit ces contacts est donc un facteur positif. Comme toujours l’excès peut nuire, en particulier quand la mobilité n’est pas un choix, mais une course entre postes évanescents, sans réel apport au développement du chercheur et de ses recherches.

QS, Times Higher Education, Shanghai… Les universités ont-elles raison d’être obnubilées par ces rankings internationaux?

Eric Pirard : Les universités ne sont pas obnubilées par les rankings, mais malheureusement les médias s’en sont emparés sans nuance et les étudiants s’y réfèrent pour se rassurer sur la qualité de leur formation. Les rankings actuels sont fortement biaisés par le pouvoir de l’argent et la culture anglo-saxonne. Ils ont très peu de sens au niveau global de l’institution. Ils peuvent éventuellement être indicatifs d’une (moins) bonne notoriété internationale dans une discipline précise. Dans ce cas, il peut être judicieux d’agir sur les éléments qui participent à l’indicateur de ranking.

Pierre Wolper : Les classements sont aussi critiqués que critiquables. S’ils subsistent, c’est qu’ils apportent une information, peut-être imprécise, incorrecte, voire manipulée, mais une information. Etre obnubilé par une information, qu’elle soit favorable ou défavorable n’est jamais utile, mais l’ignorer peut être dangereux. Les classements révèlent quelque chose et, comme tout symptôme, l’ignorer trop longtemps sans savoir s’il révèle ou non un problème sérieux peut être fatal.

Albert Corhay : Les classements sont critiquables mais ils influencent les choix des étudiants, des doctorants et les accords internationaux de mobilité et d’échange. Un classement (ranking) doit être pertinent en termes d’objectifs et de critères et Il faut se fixer sur le ranking le plus favorable. Trouvons le plus adapté et n’hésitons pas à l’utiliser pour évaluer l’impact sociétal de notre université qui lui sera décisif demain dans toutes les disciplines. L’approche pédagogique, l’engagement sociétal et le lien avec la société où le diplômé va travailler et vivre sont à prendre en considération.

 


 

Les élections rectorales à l’Université de Liège sont programmées la semaine prochaine, mardi 24 et mercredi 25 avril 2018. Le lauréat prendra ses fonctions le 1er octobre prochain pour un mandat de 4 ans. Pour en apprendre davantage sur le programme de chaque candidat, on se référera à son site de campagne ou encore à l’édition spéciale d’avril 2018 du journal universitaire « Le 15e Jour », dont nous avons reproduit ici les photos des candidats.