par Raphaël Duboisdenghien

 «Victor Hugo: génie et folie dans sa famille» par Émile Meurice.  Editions Academia, VP 21,50€.

«Victor Hugo: génie et folie dans sa famille» par Émile Meurice. Editions Academia, VP 21,50€.

Être un génie, avoir un frère et une fille schizophrènes… Cette particularité a intrigué le psychiatre Émile Meurice. S’appuyant sur son expertise, le fondateur du Groupe interdisciplinaire d’études et de recherches sur la psychose, maître de conférences à l’Université de Liège (ULg), a compulsé une volumineuse biographie, la correspondance familiale et des écrits intimes pour écrire «Victor Hugo: génie et folie dans sa famille» aux éditions Academia.

 

La schizophrénie s’installe progressivement chez Eugène, le frère de Victor Hugo. Et chez Adèle, la fille de l’homme de lettres, académicien, député en 1848.  Cette psychose se caractérise par une perte de contact avec la réalité. Le malade peut entendre des voix, percevoir des choses qui n’existent pas, se sentir faussement persécuté…

 

La schizophrénie est héréditaire  

 

«On a confirmé l’ancienne suspicion d’un rôle de l’hérédité et, en tous cas, d’une atteinte de certains gènes», explique Émile Meurice. «Lesquels? Il ne semble pas y avoir un gène en cause, mais on suspecte une conjonction de plusieurs gènes, sans que l’on soit assuré d’aucun, ni de leur mode d’action. Par ailleurs, l’exploration du cerveau vivant, par les scanners et autres appareils d’imagerie très perfectionnés, a mis en évidence des déficits de maturation de certaines régions du cerveau».

 

«Ce sont surtout celles qui assurent les connexions et coordinations entre différentes zones du cortex cérébral», précise le chercheur. «Des tests psychologiques ont mis en évidence de petits déficits dans des aspects particuliers du langage, de la mémoire et de l’attention chez certains patients, dès le début de la maladie. Mais les indications majeures ont été révélées par l’observation des effets des médicaments qui ont permis de fortes améliorations chez la grande majorité des patients. Et, dans les bons cas, un retour à l’état d’avant la maladie. Le traitement médicamenteux doit être accompagné par un soutien psychothérapique. Ce qui est trop rarement le cas».

 

Les médicaments agissent en atténuant puissamment un certain type d’hyperactivité mentale et d’hypersensibilité.

 

«C’est sur cette base hypersensible que se construirait une personnalité fragile qui pourrait s’effondrer au moment d’affronter les problèmes de la vie adulte. Cette façon de voir représente une vue longitudinale qui s’oppose à la vue mécaniciste, actuellement défendue par beaucoup de scientifiques».

 

Victor Hugo échappe à la maladie

 

Jusqu’il y a quelques décennies, l’avenir était sombre pour les schizophrènes. Eugène, devenu psychotique à 25 ans, et Adèle, dans la trentaine, sont internés de façon ininterrompue jusqu’à la fin de leur vie, 37 et 85 ans.

 

Ces surdoués sont tous deux hypersensibles aux problèmes existentiels. À 15 mois, Eugène souffre de la rivalité fraternelle. Sa mère se détourne de lui pour se consacrer à Victor, un nouveau-né difforme. Cette rivalité s’exerce à nouveau lorsque ses succès littéraires sont éclipsés par ceux de son frère. Et lorsque celui-ci épouse celle qu’il aime.

 

Adèle pâtit de l’amour intense que son père manifeste à sa sœur aînée. Même après la mort de Léopoldine par noyade à 19 ans. Il suffit de peu pour la faire passer dans l’abattement et la morosité. Vers 7 ans, elle est alitée pendant plus d’un mois pour une affection grave baptisée fièvre cérébrale. Adolescente, elle pratique avec acharnement le piano. Tient obstinément un journal intime, plus de 6.000 pages. Mais éprouve des difficultés à se créer un réseau social. Poussée impérieusement par sa caractéristique génétique d’hyperimplication, elle glisse progressivement vers des solutions qui la font sortir de la réalité.

 

Nul ne peut dire si la formule génétique d’hypersensibilité est exactement la même chez Victor Hugo. Mais le génie a bénéficié de l’amour de ses parents. Il a pu être protégé par la force de son implication dans ses luttes: le suffrage universel qui inclut les femmes, l’abolition de l’esclavage… Par sa compassion pour les plus démunis qui le pousse à ses plus grands efforts d’écriture: «Notre-Dame de Paris» et «Les Misérables».

 

«On peut penser qu’une bonne part du caractère exceptionnel de son talent provient de l’intensité hors norme de sa sensibilité», avance Émile Meurice. «Et aussi de la vertu cathartique que représentait pour lui le fait de s’exprimer ou de résoudre en mots les conflits et les peines qu’il ressentait».