par Christian Du Brulle

“Nous sommes dans une période dangereuse!” Quand il parle de la Politique scientifique fédérale, le professeur Robert Halleux, historien de l’Université de Liège (ULg), ne mâche pas ses mots. Les évolutions récentes de ce service de l’Etat et l’avenir qui se dessine pour lui (sa disparition programmée par l’actuel gouvernement) ne l’enchantent guère.

 

Celui qui est aussi président du Centre d’Histoire des Sciences et des technologies de l’ULg sait de quoi il parle. Il vient de coordonner pendant trois ans les travaux de quatre chercheurs, deux francophones et deux néerlandophones, qui se sont penchés sur l’Histoire des Sciences et de leur administration en Belgique de 1772 à nos jours. Pourquoi 1772 ? « Parce que c’est cette année-là que l’Académie royale a été créée », rappelle-t-il.

 

Ecoutez le Pr Robert Halleux expliquer pourquoi la période actuelle est dangereuse pour la Recherche en Belgique

 

 

"Tant qu'il y aura des chercheurs, Science et politique en Belgique de 1772 à 2015", par Robert Halleux, éditions Luc Pire, 24 euros.

« Tant qu’il y aura des chercheurs, Science et politique en Belgique de 1772 à 2015 », par Robert Halleux, éditions Luc Pire, 24 euros.

Dans le livre « Tant qu’il y aura des chercheurs », qui condense les travaux de ces quatre chercheurs, Robert Halleux, Directeur de recherches honoraire du F.R.S.-FNRS, montre comment la Science et la Politique se sont façonnées en Belgique. L’historien donne les clés pour comprendre comment la Politique scientifique s’est constituée, à quels impératifs elle a eu à répondre, comment elle a évolué.

 

« C’est un ouvrage scientifique, un travail d’historien », précise-t-il. « Mais il est accessible à tous et surtout, il permet de comprendre les enjeux actuels ».

 

L’ouvrage distingue trois périodes

 

  • 1 La Science Nationale, des origines (1772 en l’espèce) à la Seconde Guerre mondiale.
  • 2 La nouvelle manière de faire de la Science. C’est la période qui s’étend entre 1945 et 1980 quand la recherche devient orientée, planifiée. Cette période voit l’essor du concept de Politique scientifique. C’est à ce moment que la “masse critique” en matière de recherche se forme en Belgique.
  • 3 La “géométrie variable”, avec l’avènement des Régions, le désengagement de la Politique scientifique fédérale, la scission du FNRS en F.R.S.-FNRS et FWO, de la montée en puissance de la recherche appliquée…

 

« C’est un livre scientifique, c’est aussi un livre de combat, un livre citoyen », précise le Pr Halleux. Il s’adresse aux citoyens, mais aussi aux membres des cabinets ministériels ayant la Politique scientifique dans leurs attributions ».
« La Politique scientifique a trop souvent été une compétence attribuée à un ministre ou un secrétaire d’Etat “en complément” à d’autres portefeuilles », déplore le scientifique, par ailleurs membre de la classe « Technologie et Société », de l’Académie Royale des Sciences.

 

Se méfier de « l’effet Matthieu » du sociologue américain Robert Merton

 

C’est un livre ouvert. « Qui est aussi dans l’actualité, avec le “coup de poignard” dans le dos asséné à la Politique scientifique fédérale par l’actuel gouvernement », reprend l’historien.

 

Le morcellement de la Recherche en Belgique risque d’entraîner sa disparition, prévient-il. En détricotant la masse critique des effectifs de recherche dans le pays, on s’expose au « Matthew effect », un appauvrissement inéluctable de nos capacités scientifiques.
Le “Matthew effect”, du sociologue américain Robert Merton dit ceci: « à ceux qui possèdent beaucoup, on donnera davantage. Et à ceux qui ne possèdent rien, on leur reprendra le peu qu’ils avaient ».

 

Le « Matthew effect » et la recherche belge

 

« Les scientifiques en sont conscients. Mais ils ne sont pas habitués à descendre dans la rue pour manifester. Quand ils font grève, personne ne s’en aperçoit. Un sursaut des travailleurs et des syndicats est nécessaire. Parce que l’emploi est en jeu. Un sursaut de la population entière, qui finance la recherche par ses impôts est également indispensable. Parce que la régression intellectuelle va de pair avec la régression sociale », conclut-il.