par Daily Science

Les « massive open online courses », ces cours en ligne accessibles gratuitement partout dans le monde, ne suscitent pas que des applaudissements. Ils pourraient même creuser le fossé entre les institutions qui les proposent: d’une part les institutions d’élite et d’autre part les «universités normales», estime le Dr Pascal Francq, président du Paul Otlet Institute.
 
En Belgique, les MOOC sont en plein développement, principalement à l’Université Catholique de Louvain qui en proposait quatre voici deux ans, puis dix l’an dernier et qui remet cette année le couvert avec une quinzaine de cours de ce type, accessibles pour la majorité d’entre eux via la plateforme américaine edx. Cette plateforme héberge aujourd’hui quelque 700 MOOC, dont 22 en français.
 
« L’apprentissage en ligne apparaît aux plus enthousiastes comme la solution aux nombreux défis posés par la société de la connaissance dans laquelle nous évoluons désormais », pointe Pascal Francq, Docteur en Sciences Appliquées, chercheur au département de Technologies de l’information et de la communication, électronique et mathématiques appliquées- ICTEAM de l’UCL.
 

« S’il est indéniable qu’internet offre un accès aux connaissances comme jamais auparavant, assiste-t-on pour autant à une émancipation intellectuelle accrue ? On peut sérieusement en douter devant le renouveau de l’extrémisme religieux de tout poil ou le succès du climato-scepticisme aux États-Unis, pourtant le pays d’internet et des MOOC ».
 
Un médecin formé à distance
 
« En réalité, l’utilisation des TIC relève trop souvent de la pensée magique : il suffirait de quelques ressources pédagogiques en ligne pour renouveler des enseignements traditionnels poussiéreux. Il est difficile d’imaginer que l’on puisse remplacer efficacement certains dispositifs pédagogiques hors ligne (notamment des laboratoires) par des dispositifs en ligne. On espère tous que le médecin qui nous soigne aura déjà été confronté à un corps humain avant d’exercer ! »
 
Des réalités socio-économiques cachées
 
« L’aveuglement technologique qui caractérise nos sociétés occidentales, et qui dépasse de loin le seul champ académique, contribue surtout à obscurcir certaines réalités socio-économiques. Penser que les MOOC vont renverser l’ordre capitalistique relève du mirage car les institutions d’enseignement supérieur sont largement intégrées dans ce que certains appellent, à juste titre, le «capitalisme académique»« .
 
L’évolution du champ académique depuis les années 1980 et l’avènement du néolibéralisme se caractérise notamment par une diminution importante des financements publics structurels non ciblés. Les universités se voient non seulement obligées de quémander des fonds publics par l’intermédiaire d’appels à projets délimités (accompagnés d’une pléthore de contraintes bureaucratiques), mais elles doivent aussi chercher des fonds extérieurs.
 
« Les MOOC s’inscrivent évidemment dans cette dynamique. S’ils peuvent marginalement permettre de détecter des étudiants prometteurs auxquels des bourses seront proposées, les MOOC constituent aussi une opportunité commerciale », analyse Pascal Francq.
  
« Aux Etats-Unis, de plus en plus d’universités profitent d’ailleurs des investissements nécessaires pour créer des MOOC de qualité et renforcer ainsi leur propriété intellectuelle sur les formations dispensées par leurs enseignants. »
 
Si les formations proposées actuellement par les «grandes universités» sont gratuites, c’est sans doute parce que les modèles économiques adéquats ne sont pas encore établis, et qu’elles ne donnent pas d’équivalence aux diplômes obtenus après un long cursus payant.
 
Parmi les plates-formes de MOOC créées par ces «grandes universités» — Coursera, Udacity et edX —, il n’est pas anodin que deux d’entre elles soient des entreprises commerciales.

 

« Il existe dès lors un risque qu’un oligopole émerge où quelques plates-formes de référence appartenant aux «grandes universités», et pouvant coopérer demain avec des géants de l’internet tels Google et Facebook, monopoliseront le «marché de l’enseignement en ligne».
 
« Au contraire, l’écart entre les institutions d’élite et les «universités normales» ne cesse de se creuser. À titre de comparaison, le budget de fonctionnement de Stanford s’élève en 2014 à plus de 3,9 milliards d’euros là où celui d’une des meilleures universités belges francophones atteint 315 millions d’euros. Au final, en donnant l’illusion de mettre les formations des institutions d’élite à portée de tous, les MOOC pourraient contribuer à une dé-démocratisation de l’enseignement supérieur ! »
 
Pascal Francq développe plus longuement son point de vue sur les MOOC dans un billet intitulé « De qui se MOOC-t-on ? », sur le site de l’Institut Paul Otlet.