par Christian Du Brulle

Bruxelles capitale de la littérature « galante »? Plaque tournante de la contrefaçon littéraire? À l’heure d’Internet, ces deux questions font sourire. C’est sans doute oublier qu’au lendemain de l’Indépendance de 1830, les nouveautés littéraires en Belgique étaient effectivement étrangères, notamment françaises. Et que celles-ci ont rapidement été copiées, contrefaites, chez nous, produites en format réduit.
 
Contrefaçon et préfaçon
 
« La contrefaçon, mais aussi la préfaçon, la prépublication de ces ouvrages allait bon train dans la jeune capitale belge » explique le bibliothécaire René Fayt, ancien conservateur de la Réserve Précieuse des bibliothèques de l’Université Libre de Bruxelles (ULB).
 
Pourquoi cet engouement pour la copie?
 
« Parce que l’activité culturelle en Belgique dans les années qui ont suivi l’Indépendance de 1830 était quasi inexistante », explique René Fayt.
 
Des livres pirates largement diffusés… au Canada
 
À partir de 1838 environ, la contrefaçon du livre prend de l’ampleur dans le pays. Elle est le fait d’imprimeurs et de maisons d’édition locales épaulées par de petits intellectuels étrangers qui vivent en Belgique.
 
C’est notamment grâce à ces contrefaçons que le Canada a connu à cette époque la littérature française. Une dissémination facilitée par ces livres pirates, édités en petits formats, pas chers, publiés en Belgique et largement exportés.
 
Poulet-Malassis, l’éditeur des Fleurs du mal, réfugié en Belgique
 
Cette activité était motivée par le gain. Elle périclitera à la moitié du siècle… pour reprendre une certaine vigueur suite à l’arrivée de Napoléon III au pouvoir, en France. De nombreux opposants français  à Napoléon III trouvent refuge en Belgique dès les années 1860.
 
L’un d’entre-eux, Auguste Poulet-Malassis, éditeur de Baudelaire et ses déjà célèbres « Fleurs du Mal », condamné en France pour atteinte à la morale publique, mettra cet exil à profit pour relancer son activité d’édition de littérature coquine depuis Bruxelles.
 
De la littérature coquine aux pamphlets politiques
 

Littérature coquine publiée à Bruxelles. Réserve précieuse, ULB

Littérature coquine publiée à Bruxelles. Réserve précieuse, ULB

« Une vingtaine de petites maisons d’édition clandestines vont se développer en Belgique à cette époque », précise René Fayt, « dont cinq plus importantes que les autres, parmi lesquelles celle dirigée par Poulet-Malassis ».
 
Leur but était de déstabiliser le pouvoir en place de l’autre côté de la frontière, via la publication de petits livres coquins, voire érotiques, mais aussi, surtout, des pamphlets politiques ciblant notamment Napoléon III.
 

Pamphlets politiques. Réserve précieuse, ULB

Pamphlets politiques. Réserve précieuse, ULB

Les Français en exil ne sont pas les seuls à développer cette activité d’éditions marginales. Le Wallon Vital Puissant, originaire de Walcourt, est le grand concurrent belge de Poulet-Malassis. Il est installé au 14 Grand’Place à Bruxelles.
 
« De là, il inonde le sol français de ses publications incendiaires. Grâce à un important réseau de trafiquants ou de passeurs opposés au régime impérial » indique René Fayt.
 
Complétés par des gravures de Félicien Rops
 

Gravure réalisée par Félicien Rops. Réserve précieuse, ULB

Gravure réalisée par Félicien Rops. Réserve précieuse, ULB

On retrouve de tout chez Vital Puissant. Comme chez les Français en exil, sa littérature galante servait aussi à financer les libelles politiques, précise l’ancien conservateur de la réserve précieuse des bibliothèques de l’ULB. Puissant s’était en outre assuré les services du peintre et dessinateur belge Félicien Rops. Certains ouvrages comportent des gravures osées de l’artiste, parfois retouchées et corsées par l’éditeur.
 

 

Une partie de ces ouvrages « interdits », qui marquèrent leur époque, sont visibles à l’ULB jusqu’au 18 décembre. «L’exposition « Un chaînon manquant à l’histoire de l’édition en Belgique: les éditeurs marginaux à Bruxelles entre 1860 et 1900 », se tient dans la salle Michel de Ghelderode », précise Michelle Graye, l’actuelle conservatrice de la Réserve précieuse. Une salle située dans le bâtiment « A » du campus du Solbosch, à laquelle on accède… par la porte « X »!