par Christian Du Brulle

Radicalisation, djihadisme, militantisme militaire… Est-il possible, aujourd’hui, de mener une étude scientifique sur ce phénomène ? Voilà la question que pose Johan Leman, docteur en anthropologie sociale et culturelle, dans la dernière livraison du magazine « Justice et Sécurité/Justitie en veiligheid ».

 
Publiée à l’initiative de la direction opérationnelle criminologie de l’Institut National de Criminologie et de Criminalistique (INCC), cette revue diffuse les résultats de recherches multiples, sans distinction quant à l’institution qui les a obtenus, et touchant à diverses problématiques en lien avec la Justice et la Société.

 

Une nécessaire approche interdisciplinaire

 

« Si l’on prend le mot « science » dans son sens le plus strict », indique le Dr Leman, professeur émérite de la KU Leuven, « mener une réelle étude scientifique sur le sujet me paraît impossible. Il semble illusoire de penser que l’on puisse, en ce moment, établir un échantillon représentatif des combattants de Syrie. On peut certes tenter de le faire pour les djihadistes qui sont revenus, mais, quel que soit l’intérêt de cette approche, on peut se demander dans quelle mesure leur restitution des faits est un compte-rendu fidèle de ce qui s’est réellement passé ».

 

« Concrètement, d’un point de vue anthropologique, je pense que, pour l’instant, l’approche la plus féconde doit être de nature interdisciplinaire et s’étaler sur une période d’une vingtaine d’années ».

 

Et c’est précisément en suivant la piste de la multidisciplinarité que le scientifique a procédé. Pour tenter de comprendre les processus qui sont à l’œuvre dans la radicalisation des jeunes et leur départ vers la Syrie, il a analysé la littérature récente sur le sujet et a réalisé des entretiens avec des proches de jeunes partis en Syrie ou sur le point de le faire.

 

Un demi-millier de djihadistes sont partis de Belgique

 

Le Dr Leman relate plusieurs chiffres dans son article. Ils datent de février 2015. Il constate qu’à cette époque :

 

  • – 438 personnes avaient quitté la Belgique pour rejoindre l’EI en
 Syrie
  • – 64% d’entre elles étaient âgées de 18 à 29 ans
  • – 278 séjournaient en Syrie
  • – 114 en étaient revenues tandis que 46 avaient été retenues à un poste frontière et renvoyées en Belgique
  • – Bruxelles comptait alors 191 djihadistes, la Flandre, 179 (dont 57% viennent d’Anvers et de Vilvorde) et la Wallonie, 57
  • – 109 d’entre eux n’avaient pas la nationalité belge

 

« En février 2016, on peut augmenter ces chiffres d’environ 70 personnes supplémentaires parties pour la Syrie, dont 35 au départ de Bruxelles », précise l’anthropologue.

 

Filières de recrutement et motivations

 

Entre 2012 et aujourd’hui, le chercheur identifie une succession de quatre motifs probables au départ de jeunes vers la Syrie. « Il y a une génération « Sharia4Belgium » (2012, avec quelques anciens petits délinquants), une génération « jeunes sans doctrine » attirée par l’aventure (2013), une génération, qui compte de plus en plus de femmes, à la recherche d’une vie dans le califat (2014) et une génération de personnes dont la plupart souhaitent visiblement une mort héroïque (2015). », indique-t-il.

 

Ses travaux montrent que sur cette période, le recrutement ne suit pas une ligne générale. « Il résulte de l’action de multiples petits réseaux : amis de la même ville ou du même quartier, soit en Belgique (Vilvorde, Courtrai…), soit dans le pays d’origine (Al Hoceima, Oujda, Nador …), contacts sur la base de relations familiales ou par Facebook ou avec un groupe d’amis d’école ».

 

Johan Leman analyse également les contextes dans lesquels cette radicalisation intervient. Il parle du développement d’une contre-culture complexe en Occident, mais aussi de l’émergence et du développement international de la notion de califat. Il détaille également quelques étapes du processus de conversion au djihadisme militant.

 

Garder le contact pour les faire rentrer en Belgique

 

Après le départ de ces jeunes militants pour la Syrie, les familles tentent-elles de les faire revenir en Belgique ? Pour celles qui ont pu garder le contact, c’est clairement le cas. Johan Leman en donne un exemple.

 

Il écrit : « une informatrice en contact hebdomadaire avec son neveu chaque semaine nous confie : « Voici ce que je lui demande : ’’ qu’as-tu fait à ta mère ? Et à ta famille ? Partir sans un adieu … pour aller mourir ailleurs’’. Mais sa réponse est : ‘’ nous irons au Paradis et nous sommes certains que, grâce à notre martyre, notre mère et notre famille auront aussi une meilleure place au Paradis’’. »

 

« En attendant, on ne sait pas avec quelle efficacité le djihad territorial deviendra un djihad global. Ni pendant combien de temps les grandes puissances laisseront faire… », conclut le chercheur.

 

 

Djihad Express : trois mois pour une radicalisation

 

En complément à cette enquête publiée par l’INCC, on lira aussi l’article que le nouveau magazine belge « Médor » consacre dans sa deuxième édition à Sabri Refla, ce jeune Belge de 19 ans mort en Syrie après une radicalisation intervenue en trois mois.

 

Sous le titre de « Djihad express », c’est tout le drame d’une famille qui s’étale. Celui d’une famille ordinaire, « sans barbe, ni voile, ni coran, ni repli sur soi », relate Médor. Une famille qui cherche à comprendre les raisons de son échec et qui n’avait rien vu venir.