par Daily Science

La Première Guerre mondiale a laissé des traces à Bruxelles, seule capitale européenne occupée durant ce conflit. “Des traces matérielles mais aussi des héritages immatériels” constatent le Pr Serge Jaumain et le Dr Virginie Jourdain, deux historiens de l’Université Libre de Bruxelles (ULB).

 
En ce qui concerne les traces matérielles, on retrouve surtout de nombreux noms de rues faisant référence aux soldats et autres victimes de ce conflit. “Et singulièrement dans les communes périphériques de la Région bruxelloise”, constatent les chercheurs, qui ont compilé dans leur étude, publiée aujourd’hui par “Brussels Studies”, les contributions de nombreux auteurs.

 
Le cas d’Auderghem est remarquable

 
“Les communes périphériques concentrent la plus grande partie de ces hommages toponymiques”, indiquent-ils. “Ces villages, en voie d’urbanisation accélérée durant l’Entre-deux-guerres, ont baptisé nombre d’artères nouvellement créées en mémoire de la Première Guerre mondiale. L’un des exemples les plus emblématiques est sans doute la commune d’Auderghem qui choisit de rappeler le souvenir des 47 soldats tués au combat en attribuant leurs noms à autant de rues”.

 
Des monuments rappellent également ces victimes de la guerre, militaires comme civils: Edith Cavell par exemple, et bien entendu la tombe du Soldat inconnu, à la Colonne du Congrès.

 

Refonte de la vie politique, sociale et économique

 
“Si la mémoire de la Première Guerre mondiale dans l’espace public se traduit essentiellement par des monuments et noms de rues (600 sont présentes aujourd’hui sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale), on n’y rencontre par contre aucun stigmates de ce conflit”, rappellent utilement les chercheurs. “Bruxelles n’ayant connu aucun combat durant la Première Guerre mondiale” soulignent-ils.

 

Par contre, et c’est sans doute là nettement moins connu, la Première Guerre mondiale a eu un impact certain sur les conditions sociales à Bruxelles et en Belgique.

 

Les historiens rappellent les changements du système électoral et les comportements politiques qui y sont liés. Ils pointent aussi le statut des femmes. Mais surtout, ils attirent l’attention sur le fait que la Première Guerre mondiale a servi de laboratoire engendrant des innovations techniques, médicales ou organisationnelles qui sont toujours profondément inscrites dans la réalité bruxelloise d’aujourd’hui. En voici deux exemples.

 

Premières consultations de nourrissons

 

“Les victimes de la guerre ne se trouvent pas exclusivement sur le front, nombres d’entre-elles furent touchées par ce que l’on appellera l’ « ennemi invisible ». Il ne s’agissait plus seulement de lutter contre les maladies. Les soins de santé pour les mères et les enfants devinrent partout une priorité. Ce fut aussi le cas en Belgique et en particulier à Bruxelles où un réseau très dense d’associations se mit en place pour améliorer la santé des jeunes enfants.

 

Evolution du taux brut de la natalité à Bruxelles et en Belgique, lors de la Première Guerre mondiale. © Brussels Studies

Evolution du taux brut de la natalité à Bruxelles et en Belgique, lors de la Première Guerre mondiale. © Brussels Studies

 

Les résultats furent impressionnants puisqu’en 1918 le risque de mortalité pour un enfant d’un an était même moins élevé qu’avant le début du conflit. L’Œuvre nationale de l’enfance (ONE) créée en 1919 profitera de cette expérience acquise durant le conflit. Son travail de suivi actuel constitue la prolongation directe des premières consultations de nourrissons initiées entre 1914 et 1918.

 

Nouvelle gestion hospitalière

 

Toujours dans le domaine de la santé, la Première Guerre mondiale révéla aussi la figure d’un médecin dont de multiples traces sont encore très présentes dans l’espace bruxellois même si sa renommée s’est principalement bâtie sur le front : Antoine Depage. Le nom de ce professeur de la faculté de médecine de l’ULB qui dirigea l’hôpital militaire de l’Océan à la Panne entre 1914 et 1918, est associé aujourd’hui à une clinique de Saint-Gilles tout comme à l’une des cinq ailes du centre hospitalier universitaire Brugmann de Laeken. Un monument en bronze, au coin de la place Georges Brugmann et de la rue Stallaert, à Ixelles lui rend également hommage ainsi que le nom d’une avenue.

 

Son expérience de médecine de guerre lui permit ensuite de développer de nouvelles techniques de prise en charge des blessés qui aboutirent à la définition d’un modèle innovant de gestion hospitalière. « L’hôpital Saint-Pierre, inauguré en 1935 mais dont la construction fut décidée en 1920 grâce à un financement de la Fondation Rockefeller, constitue la mise en application de ses nouveaux principes de gestion ”, notent les historiens.

 

“Pour la première fois en Belgique, un hôpital sera ainsi organisé par « spécialités », disposant chacune d’une consultation et de lits d’hospitalisation spécifiques. Son architecture fut pensée pour optimiser la communication et une coopération constante entre praticiens de différentes disciplines. La proximité entre laboratoires et clinique devait former « une cité où s’entraidaient la science et l’expérience recueillie au chevet des malades »…  Une révolution, à l’époque!