par Raphaël Duboisdenghien

C’est en se focalisant sur des timbres et des monnaies que Pierre Petit mène une réflexion sur l’héroïsation dans «Patrice Lumumba» de la collection L’Académie en poche. Une riche iconographie illustre les propos du maître de recherches au F.R.S.-FNRS (Fonds de la Recherche Scientifique).

 

"Patrice Lumumba", par Pierre Petit, Edition "L'Académie en poche",  (VP 5 euros, VN 3,99 euros).

« Patrice Lumumba », par Pierre Petit, Edition « L’Académie en poche », (VP 5 euros, VN 3,99 euros).

«Les images officielles de Lumumba n’ont pas encore fait l’objet d’une analyse approfondie pour elles-mêmes», note le chargé de cours à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). «Elles ont jusqu’à présent servi de soutien illustratif, sans plus. Cette étude démontrera le pouvoir de l’iconographie officielle et l’influence des rapports de force internationaux dans la création des icônes. La nécessité d’étudier l’interface nationale et internationale se comprend aisément dans le cas de Lumumba qui fut assassiné en 1961 durant la grande vague des décolonisations africaines.»

 

Mobutu se sert de Lumumba

 

Dès 1961, profondément hostile aux impérialismes occidentaux, la République Arabe Unie de Nasser émet le premier timbre commémoratif. Avec le visage de Lumumba, Premier ministre rendu célèbre par son discours contre l’asservissement colonial lors des cérémonies de l’indépendance le 30 juin 1960. Des chaînes brisées symbolisent l’émancipation politique en Afrique. La Mongolie, l’URSS suivent. Une carte postale du peintre soviétique Osenev, avec les 3 jeunes enfants de Lumumba, est tirée à 480.000 exemplaires.

 

En 1962, le Maroc, le Ghana, le Mali et la Guinée, signataires de la Charte de Casablanca rejetant tout impérialisme, émettent une série de timbres célébrant le premier anniversaire de la mort de Lumumba. Associée à des palmes, à des rideaux s’ouvrant sur un nouvel avenir pour le continent, à un soleil prometteur d’abondance et de prospérité en Afrique. La République Démocratique Allemande crée un badge arborant le profil du leader exécuté.

 

En 1966, en phase avec la circulation internationale des idées, les étudiants congolais formulent publiquement à Kinshasa leur admiration pour Lumumba et ses orientations. Le président Mobutu reprend certaines idées de l’icône congolaise comme la dénonciation du néocolonialisme. Il élève Lumumba au rang de héros national pour s’attirer l’immense popularité dont le martyr dispose à l’étranger. L’émission d’un billet portant l’effigie de Lumumba concrétise la réhabilitation. Comme l’annonce d’une reprise d’enquêtes sur les circonstances de son décès, l’édification d’un monument à sa mémoire.

 

Après son impression en 1967, le billet avec l’effigie de Lumumba est réimprimé jusqu’en 1970. En 1971, le Congo est rebaptisé Zaïre. De nouvelles séries monétaires sont émises en 1973. Où le portrait de Mobutu règne sans partage.

 

Les Kabila remettent Lumumba à l’honneur

 

En 1998, le portait de Lumumba réapparaît sur 11 coupures en francs congolais sans représentation du chef de l’État. Une rupture voulue par le président Laurent-Désiré Kabila. Revendiquer l’héritage du libérateur national. Souligner la culpabilité de Mobutu qui figure sur la liste des commanditaires présumés de l’assassinat du martyr. Mettre à l’honneur un Lumumba prêt à l’ultime offrande au terme de ses combats. En 2002, après l’assassinat de son père, le président Joseph Kabila crée l’ordre des «Héros nationaux Kabila-Lumumba». Inaugure une statue du martyr à Kinshasa. En 2013, une autre statue est inaugurée à Berlin.

 

«Les timbres sont davantage utilisés que les monnaies pour mettre à l’honneur des personnalités non nationales, même si la pratique n’est pas fort répandue», relève le chercheur qui a travaillé au Congo. «Après une recension réalisée en juillet 2014 sur le site StamWorld complétée par certaines identifications, j’évalue à environ 200 les apparitions d’un ou plusieurs politiques africains sur une série de timbres émise en dehors de leur propre pays.»

 

Lumumba occupe la 4e place dans ce tableau, la 2e pour les émissions de pays africains… «On ne s’étonnera pas de voir Nelson Mandela, icône universelle de la paix, en tête de cette liste: il fait l’unanimité. Nasser quant à lui dispose d’une reconnaissance tant en Afrique que dans le monde arabe. Senghor tient essentiellement son aura du réseau de la Francophonie. Si ces chiffres sont révélateurs de la notoriété des uns et des autres, ils ne permettent pas de comprendre les enjeux spécifiquement à l’œuvre dans ces émissions.»