par Elise Dubuisson

Pourquoi Lou Reed et John Cale, quand ils chantaient le côté très travailleur d’Andy Warhol, commençaient-ils par « Andy was a Catholic, the ethic ran through his bones » ? Comment être catholique à Pittsburg voulait-il forcément dire être un grand travailleur, alors que le sociologue Max Weber arguait en 1905 que le protestantisme se distinguait précisément du catholicisme par sa plus stricte éthique du travail ?

 

Voilà la question que s’est longtemps posée Pierre-Guillaume Méon, professeur d’économie à la Solvay Brussels School of Economics and Management. « Une partie de la réponse tiendrait au fait que les catholiques sont minoritaires aux États-Unis. C’est ce que suggèrent en tout cas ses travaux sur l’impact des religions sur l’éducation  », dit-il.

 

Confession vs éducation

 
« La recherche sur les religions associe fréquemment une confession à un type d’attitude à l’égard de l’éducation. Chez les protestants, par exemple, le principe du sacerdoce universel implique de pouvoir lire soi-même la bible. Il est donc essentiel de savoir lire pour bien vivre sa foi, ce qui a pu pousser les fidèles à ouvrir des écoles pour enseigner la lecture, mais aussi le reste, bien entendu », explique Pierre-Guillaume Méon. Il existe d’ailleurs plusieurs travaux qui montrent que les pays protestants ont été alphabétisés avant les pays de confession catholique.

 
Cependant, certains travaux laissent penser que l’impact d’une confession sur le niveau d’éducation de ses adeptes pourrait varier en fonction du contexte dans lequel elle est pratiquée. C’est précisément cela que le chercheur, et son collègue Ilan Tojerow , de la Solvay Brussels School of Economics and Management, ont voulu tester.

 

Zoom sur la situation dans plus de 70 pays

 
Pour ce faire, ils se sont basés sur les réponses fournies par les habitants d’une septantaine de pays à travers le monde dans le cadre du World Value Survey , un projet international d’enquêtes sur l’évolution des valeurs et des croyances dans le monde.

 

« Grâce à cette étude, nous avons obtenu des informations sur le niveau d’étude des habitants interrogés, mais également sur leur confession. Pour chaque religion, nous nous sommes demandé s’il y avait un lien entre la confession et le niveau d’éducation. Nous avons ainsi comparé l’effet de chaque religion au sein même des pays, mais également entre pays. »

 

Dans le cadre de cette étude, sept confessions ont été étudiées : le catholicisme, le protestantisme, l’orthodoxie, le bouddhisme, l’islam, le judaïsme et l’hindouisme.

 

L’influence des minorités

 

Résultat : la religion n’influence pas le niveau d’éducation de la même manière partout. Pour chaque confession, on peut trouver des pays dans lesquels ses adeptes sont plus éduqués que les autres habitants, des pays dans lesquels ses adeptes sont moins éduqués, et d’autres où ils ne sont pas significativement différents. Il n’existe donc pas de religion dont les fidèles soient universellement plus éduqués que les autres.

 

Restait enfin à mieux comprendre les paramètres qui font varier cette relation religion-éducation. « Dans cette optique, nous nous sommes intéressés aux religions minoritaires. Nous avons ainsi constaté que lorsqu’une religion est minoritaire au sein d’un pays, elle a plus de chances d’être liée à un niveau d’éducation plus élevé ».

 

« Nous avons plusieurs hypothèses pour expliquer ce résultat : les minorités pourraient notamment compenser les discriminations en investissant dans l’éducation. Puisqu’on les discrimine à l’école et sur le marché du travail, les adeptes des religions minoritaires compenseraient cette discrimination en consacrant plus de ressources à l’éducation de leurs enfants. Par ailleurs, dans les situations où être une minorité peut pousser à l’exil, le bagage intellectuel est le seul qu’il est possible de garder avec soi, peu importe le pays où on migre ».

 

« Enfin, dans des contextes moins graves, les membres de minorités religieuses pourraient bénéficier des liens plus étroits au sein de leur communauté, ce qui faciliterait la réussite scolaire. Ce phénomène est proposé pour expliquer le succès des écoles catholiques aux États-Unis. »

 

Dernière hypothèse avancée par le chercheur, celle des stéréotypes positifs : des stéréotypes accompagnent certaines minorités visibles et celles-ci peuvent inconsciemment s’y conformer. Aux États-Unis, par exemple, un stéréotype veut que les asiatiques soient forcément bons en math, ce stéréotype peut très certainement influencer la manière dont les enfants asiatiques vont appréhender l’éducation. « Et cela pourrait également être valable pour les stéréotypes liés à certaines religions », conclut le chercheur.