par Violaine Jadoul

Glissons-nous dans la peau d’écrivains ayant connu Bruxelles. Suivons-les pour découvrir notre capitale autrement : les lieux où ils ont habité, les endroits où ils se sont réunis ou encore les places qu’ils décrivent dans leurs ouvrages.
 
Si Paris ou Vienne ont beaucoup inspiré les écrivains, Bruxelles n’a pas à rougir. Elle aussi a inspiré des récits. C’est ce qu’a découvert Laurence Brogniez, professeur de littérature à l’ULB. Avec différents collègues, elle a analysé une série d’ouvrages en prenant comme angle la géographie. Une présentation des résultats a été publiée dans la revue Textyles.
 
« On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup de livres sur Bruxelles au 19e siècle, mais aussi aujourd’hui », confie la chercheuse.
 
La cartographie littéraire
 
« Tout a commencé avec une ARC (action de recherche concertée) sur Bruxelles qui compte trois axes : la culture, le territoire et la mobilité. Cette ARC, qui doit se terminer cette année, regroupe des littéraires, des historiens, des musicologues, des architectes, des géographes et des sociologues. Le but est de faire un atlas historique culturel de Bruxelles. Pour montrer les lieux de diffusion de la culture à Bruxelles. On a vu que notre langage commun, notre outil de dialogue, était les cartes. C’est ainsi que nous avons réfléchi à une cartographie littéraire de Bruxelles », explique Laurence Brogniez.
 
La cartographie littéraire est une tendance qui se développe. L’un des pionniers en la matière est Franco Moretti et son Atlas du roman européen.
 
La cartographie littéraire comprend deux aspects. La littérature dans l’espace : c’est-à-dire les lieux où les écrivains habitent, ceux où ils se réunissent, là où sont leurs éditeurs… Et l’espace dans la littérature : comment ils représentent l’espace dans leurs œuvres. « Le problème c’est que les écrivains inventent certains lieux ou modifient les adresses ou les noms des endroits. Il faut donc trouver un moyen de représenter à la fois la géographie réelle et imaginaire », note Laurence Brogniez.
 
Analyse de guides sur Bruxelles
 
Les ouvrages analysés courent du 19e au 21e siècle.Pour le 19e siècle, les chercheurs ont comparé des guides de voyage – prescriptifs – à des livres d’écrivains.
 

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« On voit les lieux où les touristes devaient aller et ceux qu’ils devaient éviter. Pas mal d’écrivains français collent à ça lorsqu’ils viennent. Les écrivains belges, eux, sortent de ces sentiers battus même s’il y a des lieux communs comme le Parc de Bruxelles qui est un lieu éminemment romanesque. Par contre, les guides recommandent beaucoup les musées aux touristes alors que paradoxalement ces lieux sont peu investis par les écrivains », analyse Laurence Brogniez.
 

Les Marolles, un quartier qui fascine
 
Les écrivains se tournent plutôt vers les Marolles dans leurs récits. A la moitié du 19e siècle, c’est « un lieu qui fait peur, mais qui fait aussi fantasmer les écrivains. Même s’ils n’y vont pas, ils écrivent dessus. Ce quartier est pour eux associé au vieux Bruxelles et à un langage particulier. Cette valorisation voire survalorisation littéraire des Marolles correspond au début des grands travaux (construction du Palais de justice, voûtement de la Senne…) », raconte Laurence Brogniez. Les Marolles apparaissent donc comme un lieu à sauver.
 
Les cartes montrent aussi des zones polarisées comme le canal. « C’est une fracture qui existait déjà au 19e siècle avec à l’ouest les industries et à l’est les beaux quartiers », précise la chercheuse.
 
Du 19e au 21e siècle, la ville s’étend et des lieux périphériques entrent alors dans la littérature comme l’Atomium.
 
Quartiers de résidence des écrivains
 
Quant aux lieux où résident les écrivains, ils évoluent au fil du temps. « Au 19e siècle, ils habitent dans le croissant composé de Schaerbeek et d’Ixelles. Au 20e siècle, c’est plutôt dans le quartier Louise. Peu à peu, les écrivains se rapprochent de leurs éditeurs situés dans ce quartier. Les écrivains ne se logent pas sur l’Avenue Louise – c’est trop cher – mais ils tournent tout autour », signale Laurence Brogniez.
 
Peu à peu, Schaerbeek cède sa place à Ixelles et Saint-Gilles. « Déjà au 19e siècle, il y avait beaucoup d’artistes à Saint-Gilles. Cela attire les bourgeois et finalement les artistes partent de la commune, car elle devient trop chère. On voit donc comment les écrivains peuvent modifier la ville. Encore aujourd’hui Saint-Gilles attire les artistes. Pas parce que c’est une commune peu chère – ce n’est plus le cas –, mais par la proximité avec la gare du Midi. Cela intéresse les artistes français qui peuvent se rendre facilement à Paris via la gare », déclare la chercheuse.
 
Instrumentalisation de la culture
 
Depuis qu’elle a commencé ses recherches sur notre capitale, Laurence Brogniez l’affirme, elle « ne regarde plus Bruxelles de la même façon ». Avec ses collègues, elle a veillé à « garder un œil critique » car « la culture peut être instrumentalisée. Au 19e siècle, les grands travaux avaient pour but de rendre la ville plus belle, plus saine. Mais pour qui ? Cela a entraîné la destruction de certains quartiers. Aujourd’hui, il y a un nouveau musée d’art contemporain à Bruxelles. Le quartier où il est implanté n’a pas été choisi par hasard ».
 
A nouveau : à qui cela va profiter ? Plutôt aux touristes qu’aux habitants du quartier. « La culture est utilisée pour développer le commerce, faire venir des touristes… », regrette la chercheuse.
 
C’est aussi cela que montre la cartographie des lieux culturels de Bruxelles. Tous les résultats des travaux entrepris dans le cadre de l’ARC seront disponibles en 2017 à travers une exposition virtuelle. Par ailleurs, pour pouvoir marcher dans les pas des écrivains, des guides par quartiers seront publiés également courant 2017. L’ARC se terminant cette année, les travaux futurs seront entrepris au sein de Lieu (le laboratoire interdisciplinaire en études urbaines).