L’héritage des guerres mondiales menace la mer du nord

par Raphaël Duboisdenghien

Pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, les Alliés coulent des navires transportant des tonnes d’armes chimiques et conventionnelles dans la mer du Nord et la Baltique. À la fin des hostilités, des munitions y sont immergées. En plongeant dans les eaux de la mer du Nord, Jacques Lœuille a réalisé l’ampleur de ces résidus militaires.

 

 

«Ce film a pour intention d’alerter sur un danger majeur qui menace notre environnement maritime. Mais aussi à sensibiliser le public sur un monde fragile, celui des écosystèmes de la mer du Nord et, par extension, de la Baltique», explique le documentaliste, diplômé de l’École des beaux-arts de Nantes et de Lyon. «Si ces décharges chimiques sont devenues un problème environnemental majeur, un siècle après leur déversement en mer, nous pourrions en tirer les leçons. Et méditer sur la gestion de nos déchets militaires. Le plutonium, les pays européens l’ont aussi, dans un premier temps, jeté par-dessus bord.»

Plongée dans les profondeurs

Le documentaire s’enfonce dans les profondeurs de la mer du Nord et de la Baltique. Des millions de tonnes d’armes y reposent. Conventionnelles ou chimiques comme le gaz moutarde. Appelé ypérite en souvenir de la première attaque allemande au chlore, en 1915, dans la région d’Ypres, en Flandre occidentale.

Des scientifiques prédisent une catastrophe écologique sans précédent si l’on n’intervient pas. «À l’époque, l’immersion représentait la solution la moins dangereuse», juge la professeure Sylvie Gobert qui est à la tête du Laboratoire d’océanologie de la Faculté des sciences de l’Université de Liège (ULiège). «Mais, dès qu’on plonge des corps étrangers dans la mer, il y a des conséquences écologiques. À court ou à long terme. Les éradiquer n’est pas facile. Surtout s’ils se trouvent à grande profondeur. La solution? Ne plus rien déverser dans la mer. Récupérer au mieux les déchets.»

Des bombes à retardement

Pour arrêter l’immersion, des démineurs traitent, depuis une vingtaine d’années, les munitions trouvées dans les champs flamands au centre de démantèlement de l’armée belge à Poelkapelle, commune du Westhoek. Ce travail devrait se prolonger pendant des décennies. Les armes déversées dans la mer ne sont pas prises en charge. Elles nécessitent l’élaboration de nouvelles technologies.

Les commémorations des deux guerres mondiales se multiplient pendant que des composants chimiques continuent à se répandre dans la mer. Pourtant, Jacques Lœuille n’a pas réalisé un film catastrophe. Ni un film à charge. Pour comprendre la situation, il remonte au contexte historique des déversements. Donne la parole aux experts. Analyse les conséquences écologiques. Écoute des pêcheurs danois brûlés par le gaz moutarde. Dénonce la dispersion des munitions par la pêche au chalut. Les effets néfastes sur les moules, les cabillauds pêchés dans la Baltique.

Au large de Knokke et de Zeebrugge

Dans les archives de l’armée belge, le réalisateur découvre un document de mai 1919 qui conseille au ministère de la Guerre de débarrasser le territoire des munitions abandonnées, notamment les gaz asphyxiants. Il y est précisé que le moyen le plus efficace est de les engloutir dans la mer. Le ministre ordonne de déverser les 35.000 tonnes d’armes sur un banc de sable à quelques encablures de la cité balnéaire de Knokke et du port de Zeebrugge. Car il est trop dangereux de les transporter sur une longue distance. Ces déversements sont tombés dans l’oubli jusque dans les années 1970. Quand un dragueur a heurté de gros obstacles lors de travaux d’entretien au port de Zeebrugge. La position officielle est d’affirmer que les responsables de ces déversements n’étaient pas au courant des dangers potentiels.

Pour Jacques Lœuille, la plus grande menace est un naufrage sur la zone. «En 2001, un porte-conteneur s’est échoué à proximité du site. Si l’étrave du navire avait labouré les sables du banc, le bateau aurait probablement déclenché une explosion contaminant les côtes belges, hollandaises, françaises. Faut-il attendre une catastrophe maritime pour aller inspecter l’état de corrosion des obus?» En 1972, un rapport concluait que les fuselages des munitions étaient relativement en bon état. Qu’en est-il actuellement?

 

Note: La Une de la RTBF diffusera le documentaire «Menaces en mer du Nord» le 27 septembre à 22h15 dans le magazine Doc Shot. Une coproduction avec la RTBF et Image Création.