La Valette, capitale européenne de la culture.

Les «Capitales européennes de la Culture»: des flops, des réussites et un profiteur

par Raphaël Duboisdenghien

Le rêve de l’actrice grecque Melina Mercouri s’est concrétisé. Depuis 1985, 56 villes ont arboré un label culturel décerné par l’Union européenne. Renaud Denuit rend hommage à ses concepteurs dans les «Capitales européennes de la Culture: un rêve de Melina», collection L’Académie en poche.

"Capitales européennes de la culture: un rêve de Melina", par Renaud Denuit, Ed. L'Académie en poche.
« Capitales européennes de la culture: un rêve de Melina », par Renaud Denuit, Ed. L’Académie en poche.

L’ancien journaliste à la RTBF, professeur invité à l’Institut d’études européennes de l’Université Saint-Louis-Bruxelles, prolonge sa conférence au Collège Belgique et ses entretiens avec Jack Lang. Le récit de l’ancien journaliste, docteur en philosophie, ex-administrateur à la Commission européenne, a été rédigé avec le ministre français. Il est écrit à la première personne, sous forme d’une longue lettre de Jack Lang.

Rapprocher les Européens

En 1981, Melina Mercouri et Jack Lang sont tous deux ministres de la Culture. L’héroïne du film «Jamais le dimanche» souhaite qu’une ville européenne devienne chaque année un phare culturel. Jack Lang lui apporte son appui. Italiens et Belges embrayent. Les Britanniques et les Allemands sont réticents. Ce n’est qu’en 1985 que le Conseil européen adopte la résolution d’organiser annuellement une «Ville européenne de la Culture».

«Avec le recul, la décision formelle de juin 1985 apparaît comme un événement historique, mais ses acteurs n’en avaient pas conscience», relève Jack Lang. «Ils étaient portés par leurs intérêts légitimes. Mais aussi par le vent de relance de la construction européenne qui soufflait depuis la désignation de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne. Et l’épanouissement de l’entente franco-allemande entre François Mitterrand et Helmut Kohl. Notre but n’était pas seulement de faire rayonner des villes, mais de renforcer le sentiment d’appartenance des citoyens à l’Europe. À travers les manifestations très diverses de sa culture. Par un curieux concours de circonstances, nous étions les inventeurs d’une formule que d’autres mirent en œuvre mieux que nous-mêmes.»

Florence, Amsterdam, Berlin-Ouest et… Glasgow

Athènes 1985, avec trop d’improvisations, et Paris 1989, lors du Bicentenaire, ne sont pas de grandes réussites comme villes européennes de la Culture. Mais, Florence 1986, Amsterdam 1987 et Berlin-Ouest 1988 sont convaincantes. En 1990, à la grande stupeur des promoteurs, c’est Glasgow qui est choisie.

«La couleuvre était tout de même difficile à avaler: qu’avait Glasgow de culturel, comparée aux belles cités qui avaient reçu le titre jusqu’alors? Madame Thatcher avait pris une décision de politique intérieure. Mais ne laissait à ses partenaires européens d’autre choix que de l’avaliser.»

Certains se sont demandé alors s’il était sain que la Communauté européenne finance des opérations décidées selon des critères nationaux. Sans grand-chose à voir avec la culture et la citoyenneté européennes…

«Le gouvernement britannique avait en tout cas des visées économiques: profiter du désormais prestigieux label pour attirer les investisseurs et transformer en profondeur une agglomération de vieilles industries. L’impact économique fut bénéfique et l’image de la cité en fut retournée. Dans nos Capitales européennes de la Culture, l’opération Glasgow marqua donc un tournant. Et donna des idées aux autres États membres.»

Quatre villes belges affichent le label

En 1993, c’est le tour d’Anvers… «Le programme était brillant, d’inspiration vraiment internationale, mais sa mise en œuvre fut polluée par l’extrême droite, incarnée par le Vlaams Blok.»

En 2000, c’est la foire d’empoigne. Neuf capitales sont désignées dont Bruxelles. Le public est désorienté. Le succès n’est pas au rendez-vous. Sur proposition de la Commission, le Parlement européen et le Conseil adoptent une nouvelle procédure de sélection. Un maximum de 2 capitales par an, sauf exception. Une obligation de déposer les candidatures au moins 4 ans à l’avance. L’expression «Capitale européenne de la Culture» remplace officiellement celle de «Ville européenne de la Culture».

Ce nouveau système débute en 2001 avec Porto et Rotterdam. Puis Salamanque et Bruges en 2002. Gênes et Lille en 2004. Avec le grand élargissement de l’Europe, le Parlement et le Conseil marquent leur accord, en 2005, pour partager le titre entre une ville de la «nouvelle» et une de l’«ancienne» Europe. En 2015, c’est Mons et Pilzen, en République tchèque. Cette année, ce sont Leeuwarden aux Pays-Bas et La Valette à Malte.

«Les Capitales européennes de la Culture constituent des ponts à l’heure où s’érigent des murs. Veillons ensemble sur les bâtisseurs de ponts», conclut Jack Lang.