La dynamique des masques en Afrique occidentale

La vitalité des masques est toujours intense en Afrique occidentale

par Raphaël Duboisdenghien

Série (3/3) Sciences africaines

 

Les masques sont bien vivants en Afrique. Loin des objets exposés dans les musées, proposés par des antiquaires ou exhibés devant les touristes. Ils marquent le quotidien de nombreuses populations. Anne-Marie Bouttiaux, responsable de la section d’ethnographie au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, a mené des recherches sur le terrain. Elle a coordonné «La dynamique des masques en Afrique occidentale», ouvrage collectif paru, en français et en anglais, aux éditions de l’établissement scientifique chapeauté par la Politique scientifique fédérale. De nombreuses illustrations enrichissent les collaborations des chercheurs.

 

Prémunir contre la sorcellerie

 

«La dynamique des masques en Afrique occidentale», ouvrage collectif, coordonné par Anne-Marie Bouttiaux, Editions du Musée royal de l’Afrique centrale.
«La dynamique des masques en Afrique occidentale», ouvrage collectif, coordonné par Anne-Marie Bouttiaux, Editions du Musée royal de l’Afrique centrale.

«Le fait d’avoir limité les contributions aux masques de l’Afrique occidentale résulte de considérations liées à leur toujours intense activité dans cette partie-là du continent», explique la docteure en histoire de l’art et anthropologie. «Même si l’on y remarque une large sécularisation de leurs performances, jusqu’à n’être plus, en certains endroits, que des simulacres d’eux-mêmes. Évoluant au cours de rites fictifs. Reconstitués pour les besoins de l’industrie touristique.»

 

Anne-Marie Bouttiaux a réalisé l’essentiel de ses recherches en pays guro, dans la région de Zuenoula, en Côte d’Ivoire. Les Guro distinguent deux groupes de masques. Ceux qui n’abritent pas, ou pas encore d’esprit. Et ceux dont l’entretien ainsi que le culte sont pris en charge par des familles.

 

Les masques de la première catégorie sont régulièrement invités aux fêtes politiques ou touristiques. Tandis que les masques de la seconde catégorie sortent pour les besoins des familles. Ils interviennent surtout pour prémunir le village contre des actes de sorcellerie. Purifier, guérir, protéger.

 

Le masque le plus célèbre

 

Le masque «Gyela lu Zauli», qui illustre la couverture du livre, est le plus célèbre parmi ceux qui se produisent en milieu guro. Son apparition date des années 1950. Elle est associée à une histoire dramatique qui fonctionne depuis comme une légende. Celle d’un père qui nourrit une passion peu commune à l’égard de sa fille. L’homme se conduit en mari jaloux et possessif. Pour avoir son enfant toujours auprès de lui, il l’entraîne dans la forêt sacrée interdite aux femmes. Et la jeune fille périt.

 

Le masque «Gyela lu Zauli» est censé la représenter et honorer sa mémoire. L’histoire est aussi marquée par un autre événement douloureux. Le meurtre d’un porteur du masque, danseur exceptionnel, commandité par un envieux désireux de procéder à des pratiques occultes.

 

«Ces deux récits contiennent tous les ingrédients qui génèrent l’admiration chez les Guro. Il y a la gloire, la célébrité, la beauté et le talent recherchés par tous. Ainsi que l’audace de braver les interdits. Tout en étant un masque de la première catégorie, Gyela lu Zauli se voit ainsi nimbé du halo inquiétant du surnaturel. On sent confusément que l’on pénètre dans une sphère plus dangereuse. Celle des manipulations sorcières stimulées par les caractères d’exception.»

 

Récupérer le prestige perdu

 

La danse rythme les sorties masquées des Guro. Les porteurs sont tous des hommes… «Je perçois les femmes comme un véritable étalon de mesure de l’importance des masques. Car plus ils sont sacrés, moins elles y ont accès. Au sommet de cette échelle se situent ceux qu’elles ne peuvent voir sous aucun prétexte. Au mieux peuvent-elles entendre confusément les sons inquiétants qu’ils émettent lorsqu’ils apparaissent devant les hommes alors qu’elles sont terrées dans leur maison. Plus les masques sont sacrés, plus ils sont dangereux. Et plus les femmes les craignent.»

 

Tous les hommes ne portent pas un masque… «Au-delà de la démarche périlleuse qui consiste à revêtir un masque et son costume, un homme engage sa vie ou celle d’un membre de sa famille. En effet, il n’est pas rare que des actes de sorcellerie soient relatés. Ils consistent à sacrifier quelqu’un, pour accroître ses capacités techniques ou surnaturelles. Au cours des recherches, j’ai défendu la thèse que les hommes guro récupéraient, par le biais des masques, le prestige perdu par l’abandon des activités liées à la guerre et à la chasse.»