Le cinéma s'est depuis longtemps emparé de l'image du médecin. Les séries télés aussi. © ABC studios

Les médecins font leur cinéma

par Raphaël Duboisdenghien

« Il m’a paru intéressant de dresser les portraits des médecins tels que les cinéastes les ont vus et de les confronter à des réalités», raconte le Pr Robert Askenasi (ULB), spécialiste en médecine interne. C’est dans «Le médecin et le 7e art», aux éditions EME, que ce cinéphile dissèque 179 films qui recourent à un disciple d’Esculape. Sur les 11.000 sortis entre 1919 et 2014.

 

«Le médecin et le 7e art», par le Pr Robert Askenasi, éditions EME (11,40 euros, VN 8,99 euros)
«Le médecin et le 7e art», par le Pr Robert Askenasi, éditions EME (11,40 euros, VN 8,99 euros)

«La médecine a, de tout temps, été considérée comme une profession digne d’admiration», note l’ancien responsable du service des urgences à Erasme, l’hôpital de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). «La technologie qui a caractérisé la deuxième moitié du 20e et le début du 21e siècle a paradoxalement diminué le prestige du médecin. Ce dont il est responsable en grande partie, car se fiant à des examens performants, il a de plus en plus oublié d’écouter le patient et de l’examiner. Cela dit, le prestige de la profession reste grand.»

 

Les cinéastes sont friands de médecins célèbres comme Albert Schweitzer, Sigmund Freud, Ernesto Guevara, Paul Gachet qui tente de protéger Van Gogh de la détérioration mentale… «La grande majorité des médecins ne sont pas des superhéros. Au contraire, ils sont, avec les autres soignants, les premières victimes du burn-out: épuisement émotionnel, fatigue, irritabilité. Dans cet état, le patient cesse d’être un objet de préoccupation et devient une source d’ennuis. Les erreurs médicales s’accumulent. La prise de psychotropes, d’alcool, le suicide ne sont pas loin.»

 

Les psys ont la cote

 

Des scénarios incluent un médecin alcoolique. Imbibé de whisky, Josiah Boone réussit un accouchement particulièrement difficile dans «La chevauchée fantastique» de John Ford. La population aime l’ivrogne invétéré Sanada dans «L’ange ivre» d’Akira Kurosawa. Doc, l’étudiant en médecine, s’adonne à la boisson dans «Reviens, petite Sheba» de Daniel Mann…

 

«Le médecin aime boire depuis qu’il est carabin. Mais cette tendance est-elle de nature à induire l’alcoolisme? On pourrait le penser. Toutefois, l’Inpes, l’Institut français de prévention et d’éducation pour la santé, ne confirme pas cette hypothèse.»

 

Le psy séduit beaucoup de réalisateurs… «Ce n’est pas toujours à son honneur. L’image du thérapeute un peu dingue est répandue. Le public, et parfois les confrères, pense souvent que le spécialiste est devenu bizarre à force de fréquenter les fous. Les blagues sur les psys et en particulier les psychanalystes foisonnent et ne font plus rire. Cela dit, les psychiatres fous, cela existe et certains ont été traduits devant leur ordre pour des comportements douteux tant en Belgique qu’en France et au Canada. Mais la plupart sont des gens sérieux et rigoureux. Parfois trop, quand ils suivent à la lettre le DSM, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.»

 

Le 7e art pointe les risques de métier

 

La psychiatre Eudora Fletcher tombe amoureuse de son patient, l’homme-caméléon de Woody Allen. Dans 25% des films, le médecin est au cœur d’une histoire d’amour… «Le risque de séduction est plus fréquent dans la profession médicale que dans n’importe quelle autre. Le patient est un être vulnérable et le savoir attribué au thérapeute induit une soumission, voire une régression, qui invalide la notion de consentement. Le fait d’examiner, de palper, d’ausculter quelqu’un qui est totalement ou partiellement déshabillé introduit un concept d’intimité que seuls les soignants connaissent.»

 

Les docteurs peuvent aussi être victimes de leurs patients… «Le médecin menacé est une réalité qui a toujours existé, mais a actuellement pris des proportions inquiétantes. Les faits divers en regorgent. Il peut s’agir de patients mécontents d’une intervention chirurgicale ou parce qu’on leur a refusé un certificat médical. De patients violents menaçant un urgentiste dans son propre service. De psychopathes voulant tuer leur psychiatre. De bandits kidnappant ou agressant des médecins de garde ou du Smur, le Service mobile d’urgence et de réanimations, pour leur voler leurs cartes bancaires. La médecine n’est pas un métier de tout repos.»

 

De nombreux films saluent le travail du corps médical. Mais montrent aussi les médecins sous d’autres facettes… «Le cinéma s’est emparé des médecins déviants et a humanisé dans certaines mesures une profession qui pourrait sembler trop parfaite. Comme tout être humain, le médecin travaille, est amoureux, trompe sa femme, est cocu, rêve d’aventure, fait la guerre, est capable de tuer et de se suicider.»