«C’était ça ou mourir»… Le roman de Thélyson Orélien est mort pour le prix Goncourt 2026. L’Académie Goncourt l’a retiré de sa sélection. Plagiats. Roman presque intégralement généré par l’intelligence artificielle a évalué le détecteur étatsunien Pangram. Deux détecteurs, un étatsunien et un français, ont estimé que ce n’est pas l’œuvre d’une IA. Selon l’éditeur du romancier québécois-haïtien, l’auteur a utilisé l’IA dans le processus d’écriture. Uniquement pour mes recherches, affirme Thélyson Orélien. Les plagiats remontent à des écrits antérieurs.

Mais, «Avons-nous besoin des prix littéraires?», titrent huit spécialistes des prix littéraires de disciplines différentes. Sous la direction de Géraldine David, directrice générale des Musées royaux d’art et d’histoire à Bruxelles, et de Pierre-Guillaume Méon, professeur d’économie à l’ULB. Aux Éditions de l’Université de Bruxelles.
Le livre prolonge la journée d’étude organisée au Musée des arts du livre et de la reliure Wittockiana à Bruxelles. Avec le Centre de recherche interdisciplinaire en gestion Émile Bernheim et le Département d’économie appliquée Dulbéa de l’ULB.
Des jurés sous pression
«Si l’ambition littéraire est revendiquée, les jurés n’en restent pas moins humains, poursuivant des objectifs variés, et font l’objet de pressions», expliquent les économistes Nicolas Lagios (Université de Moscou) et Pierre-Guillaume Méon.
«Lorsqu’on réfléchit aux raisons qui amènent un jury à récompenser tel ouvrage plutôt que tel autre, on doit tenir compte de l’économie politique des prix, dans laquelle la qualité littéraire n’est qu’un élément de décision parmi d’autres. On peut alors concevoir au moins deux raisons pour lesquelles les jurys pourraient être amenés à valoriser le potentiel commercial des ouvrages en plus de leurs qualités purement littéraires. L’effet des ventes sur la réputation des prix. Et le lobbying des maisons d’édition.»
Les prix littéraires réputés augmentent les ventes. Mais ils peuvent aussi diminuer la satisfaction des lecteurs des livres primés… «C’est ce que nous avons observé pour le prix Goncourt et le Booker Prize anglophone. Considérés ensemble, ces résultats suggèrent que les prix décernés par des professionnels attirent les lecteurs vers des livres qui ne correspondent pas à leurs goûts.»
Les goûts sont socialement construits. Et ceux des membres d’un jury diffèrent probablement de ceux de la majorité des lecteurs et lectrices.
Les Belges et le prix Goncourt
En 1937, Charles Plisnier reçoit le prix Goncourt pour son recueil “Faux passeport”, sous-titré “Mémoires d’un agitateur”. C’est le premier prix Goncourt non français rappelle le docteur en langues et lettres François Lavenne, collaborateur scientifique à l’UCLouvain. «Le premier écrivain belge qui aurait gagné un grand prix littéraire, mais qui s’en serait vu dépossédé dans des conditions suspectes, c’est l’éternel oublié des prix littéraires: Georges Simenon. C’est du moins ce que révèle Lucien Descaves dans un article publié dans le périodique français “L’Œuvre”, le 7 décembre 1933.»
En 1958, l’inconnu Francis Walder est le deuxième prix Goncourt belge pour “Saint-Germain ou la négociation”. Félicien Marceau, pseudonyme de Louis Carette, est lauréat en 1969. Condamné à la libération de la Belgique et déchu de sa nationalité, naturalisé Français, il n’est pas présenté comme auteur belge.
Tensions et tractations
En 2005, François Weyergans décroche le dernier prix Goncourt belge avec “Trois jours chez ma mère”. La plupart des spécialistes s’attendent à voir récompenser l’écrivain français Michel Houellebecq. «Les supputations sur les tensions et les tractations au sein du jury occupèrent une grande part des articles tant en France qu’en Belgique», souligne François Lavenne.
«Le consensus se serait fait in extremis autour de François Weyergans au terme d’un vote où de multiples considérations stratégiques entre éditeurs auraient joué. La situation rappelle celle entre Françoise Mallet-Joris et Francis Walder. Pour la presse belge, les Français n’ont pas choisi le bon Belge.»
«L’histoire des prix littéraires est celle de plus d’un siècle de polémiques et de scandales liés à la problématique désignation de la valeur et au tri, jamais neutre, supposé séparer, en littérature, le bon grain de l’ivraie», constate Sylvie Ducas, professeure en littérature contemporaine à l’Université Paris-Est Créteil Val-de-Marne.
«Pour les uns, les palmarès des prix littéraires ne seraient que des listes aussi vaines qu’un vulgaire top 50 des meilleures ventes, voué à l’oubli, sans aucun rapport avec la désignation du canon littéraire d’une époque ou de la classicisation des écrivains. Pour les autres, ces prix seraient de pratiques outils de distinction désignant ce qu’il faut lire parmi la pléthore de nouveautés littéraires du moment. Et le gage d’une qualité littéraire à trouver dans ses jurys d’écrivains, experts dans le repérage de bonnes plumes.»