Des chercheurs belges plongent dans l’histoire romaine des bouches de Bonifacio

par Christian Du Brulle Durée de lecture : 5 min

On le désigne sous le nom de « bouches de Bonifacio ». Ce détroit, qui sépare la Corse de la Sardaigne, en Méditerranée, a-t-il été autre chose qu’une banale voie maritime au temps de l’Empire romain?

Pour répondre à cette question, les archéologues et les géologues de l’Université libre de Bruxelles mènent l’enquête sur le terrain depuis 2017. Les résultats de leurs recherches, sur le site des ruines de la Villa romaine Piantarella, qui domine ce détroit, mais aussi dans les îlots voisins, montrent que la région était bien plus qu’une simple route commerciale entre Rome et la péninsule ibérique.

Selon les résultats de recherche de l’ULB, la région était bien plus qu’une simple route commerciale entre Rome et la péninsule ibérique. © ULB

La piste du granite

« Nadine Mattielli du laboratoire G-Time (Géochimie: Traçage Isotopique, Minéral et Elémentaire) et Sébastien Clerbois du Centre de recherche en archéologie et patrimoine (CreA-Patrimoine), ont découvert que les différents sites d’extraction du granite  sur l’île de Cavallo et son îlot satellite de San Bainzu (dans l’archipel des Lavezzi, NDLR) constituaient sans doute une même et unique carrière, aux dimensions importantes, formant ainsi la plus grande carrière des bouches de Bonifacio », indique-t-on à l’ULB.

La question est de savoir pourquoi une carrière aussi importante a été exploitée à cet endroit au cours des trois premiers siècles de notre ère. « Sur le terrain, nos travaux se sont concentrés autour d’un relief sculpté qui marque l’entrée d’une des carrières ainsi que sur un bâtiment dont les murs sont constitués de blocs de grande taille » explique Sébastien Clerbois.

Les archéologues avaient formulé deux questions aux géologues de leur équipe concernant ces structures. « La première concernait la provenance des pierres qui ont servi à l’édification de la villa romaine Piantarella », explique la Pre Nadine Mattielli,du laboratoire G-Time, qui a travaillé sur ce sujet avec le géologue Antoine Triantafyllou, à l’époque post-doctorant au Laboratoire G-Time, et qui depuis a rejoint l’Université de Liège. Les fouilles sur le site de Piantarella ont été dirigées par des chercheurs français.

« Sur le terrain, nos travaux se sont concentrés autour d’un relief sculpté qui marque l’entrée d’une des carrières ainsi que sur un bâtiment dont les murs sont constitués de blocs de grande taille » explique Sébastien Clerbois © ULB

Spectroscopie de fluorescence X et susceptibilité magnétique 

« Nos trois campagnes de terrain réalisées de 2017 à 2019 nous ont permis d’étudier les paysages, les roches, les différents minéraux qui composent les pierres, leur texture, etc. Cela a débouché sur la réalisation d’une nouvelle carte géologique très précise de la région. Surtout des îles et de la côte des bouches de Bonifacio. Nous y avons identifié différents types de granites, leurs textures, leur composition chimique, leur contenu minéralogique », indique-t-elle.

 

« En combinant divers types de mesures, nous avons pu tisser des liens entre les carrières de cette région et certains monuments », précise la Pre Nadine Mattielli © ULB

En ce qui concerne la Villa, il ressort de ces travaux qu’elle a été construite avec des matériaux extraits sur place. Les soubassements ont été réalisés par un agglomérat de galets de granites divers, bruts, tandis que les murs ont été élevés au départ de calcaires crayeux exploités à proximité de la villa.

La seconde interrogation « géologique » des archéologues portait sur le « pourquoi ». Pourquoi les Romains ont-ils exploité des carrières à cet endroit? Qu’y recherchaient-ils?

Pour répondre à cette seconde question, les géologues ont analysé de multiples échantillons de pierre et de monuments. Leur défi a été d’opérer avec des méthodes non-destructives et portables.

« En combinant divers types de mesures, nous avons pu tisser des liens entre les carrières de cette région et certains monuments », précise la Pre Nadine Mattielli. Des analyses par spectroscopie de fluorescence X ont permis de distinguer les caractéristiques chimiques majeures des différentes roches Les études de « susceptibilité magnétique » ont apporté des informations complémentaires sur ces échantillons. « La combinaison de ces diverses informations nous a permis de déterminer les carrières d’origine des pierres utilisées dans divers monuments. »

Une pierre « à la mode »

L’enquête archéologique progresse. Clairement, les carrières des bouches de Bonifacio ont connu une belle exploitation au temps de l’Empire. Mais à propos… Pourquoi?

Une des hypothèses des chercheurs est qu’il pourrait s’agir d’un phénomène de mode. À l’époque, les empereurs romains affectionnaient, semble-t-il, un type de roche particulier qu’ils faisaient venir d’Égypte à grands frais. Des pierres ressemblant à cette fameuse roche égyptienne pourraient avoir été prélevées dans les carrières des bouches de Bonifacio. Les exploitants ayant sans doute cherché à trouver des carrières plus proches de Rome pour alimenter le marché de cette pierre popularisée par les grandes constructions publiques impériales.

« Cette découverte est considérable, car elle permet de mieux comprendre l’économie romaine des bouches de Bonifacio et, dès lors, d’expliquer l’implantation romaine à cet endroit. Elle démontre qu’au-delà du contrôle de la route maritime, l’Empire romain y avait développé une activité économique prospère », concluent les archéologues bruxellois.

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